Les invasions de punaises de lit nous rappellent qu’il est difficile de nous séparer de certains parasites. Bon nombre d’entre eux vivent d’ailleurs en nous pendant des années, comme les ténias, ces vers plats de l’intestin qui détournent, incognito, une partie de nos ressources nutritives. Les parasites font ainsi partie de la famille, nous accompagnent au quotidien et au cours de nos déplacements. Je suis fasciné par ces petites bestioles, par leurs anatomies baroques qui deviennent délicieusement inquiétantes sous la loupe binoculaire. Ces passagers clandestins m’étonnent d’autant plus que des recherches récentes démasquent des associations hôte parasite à l’échelle de dizaines de millions d’années (1).
Tout commence par une énigme : le Sapayoa à bec large, un joli passereau vert de 15 cm, vit en forêt entre le Panama, la Colombie et l’Equateur. A priori, rien de spectaculaire chez ce petit oiseau, mais pour les ornithologues, il ne ressemble à aucune des centaines d’autres espèces de passereaux présentes dans la zone. Les scientifiques l’ont donc nomment donc Sapayoa aenigma, car il semble être le seul représentant de toute une famille, les Sapayoidae. Les spécialistes envisagent alors deux options : soit le Sapayoa est l’ultime relique de tout un groupe d’espèces américaines aujourd’hui disparues, soit il est la tête de pont d’une colonisation venue d’autres continents. La génétique semblait pencher pour cette seconde option, mais face à des résultats ambigus, les enquêteurs ont recruté un indic des plus originaux.
Pour en savoir plus, Juliana Soto-Patiño, fine ornithologue venue de Colombie, s’est intéressée à Myrsidea, un pou d’un à deux millimètres, hébergé gracieusement par les Sapayoas. Au cours de ses travaux de thèse effectués à l’Université de l’Illinois (États-Unis), la scientifique a saisi la capacité du pou à voyager avec l’oiseau dans l’espace, mais aussi dans le temps, au fil de millions de générations transmettant le parasite de parent à poussin. Ainsi, le bagage génétique du pou trahissait peut-être une origine géographique commune pour le parasite et son hôte. Juliana Soto-Patiño a donc collecté 91 échantillons de poux provenant de 55 familles d’oiseaux de cinq continents. Les analyses génétiques, effectuées en collaboration avec Jorge Doña (Université de Grenade, Espagne) et Kevin P. Johnson (Université de l’Illinois), ont confirmé la spécificité des poux associés aux Sapayoas ; l’espèce vivait depuis très longtemps sur ce petit oiseau, comme sur une île déserte.
Cette fascinante histoire évolutive, savamment reconstruite par Juliana et ses collègues, indique que le pou Myrsidea et le Sapayoa à bec large cohabitent depuis 18 à 24 millions d’années. De manière essentielle, les analyses génétiques ont également révélé que des passereaux eurasiens avaient refilé Myrsidea aux Sapayoas. Les auteurs concluent : «Ces petits poux offrent un aperçu d’événements évolutifs passés, au cours desquels le Sapayoa et son parasite ont probablement voyagé ensemble depuis l’Ancien Monde vers les Amériques, constituant ainsi un cas rare de codispersion hôte parasite et renforçant l’hypothèse d’une origine extra américaine pour cet étrange oiseau.»
Juliana Soto-Patiño semble avoir apprécié ce voyage dans le temps, juchée sur un brin d’ADN. Comme elle me l’indique par courriel : «J’ai toujours été attirée par les mystères, et cette étude m’a semblé être l’énigme parfaite à explorer. Le Sapayoa est un oiseau originaire de mon pays natal, et suivre ses minuscules parasites m’a permis de mettre en évidence toute une biodiversité cachée que nous continuons d’ignorer.»




