Théâtre du Châtelet, lundi soir. Deux mille spectateurs. Et une voix fragile sur scène, qui déroule une terrible histoire. «Le 24 août 2025, nous avons fait face à une attaque sans précédent du bateau à la mitraillette, raconte Lucille Guenier, responsable communication de SOS Méditerranée, qui était à bord de l’Ocean Viking ce jour-là. Des images viennent appuyer ses dires. Une vedette libyenne s’approche. Les coups de feu claquent, une voix s’élève sur le haut-parleur du bord, «Everybody down ! Mayday ! Mayday ! They shoot at us ! They shoot at us ! Give assistance» (tout le monde à terre, ils nous tirent dessus, venez au secours, ndlr). Aucune assistance n’est venue au moment de l’attaque. L’Ocean Viking, bateau amiral de SOS venait de recueillir 87 personnes, la plupart du Soudan, et «on a failli mourir ce jour-là», raconte Lucile.
«On n’en a pas entendu parler dans les médias, pourquoi ? Pourquoi ce silence assourdissant ?» En réalité, si peu de télévisions ont ouvert leurs 20 heures sur l’événement, il a tout de même été couvert par tous les grands médias (1).
«Les images que vous venez de voir sont gravissimes, poursuit Lucille Guenier. On naviguait dans les eaux internationales. Les sauvetages s’étaient bien passés. Les autorités maritimes étaient au courant qu’on se dirigeait vers une embarcation en détresse. Je n’ai pas le temps d’alerter mes collègues. L’intention de tuer était évidente. On a reçu une centaine de balles tirées avec des armes automatiques». Au final, par miracle, personne n’a été blessé physiquement, mais les blessures psychologiques et les traumatismes persistent.
La question suivante coule de source. Qui a commandité cet acte ? «C’est un patrouilleur des gardes-côtes libyens, un bateau de la classe Corrubia cédé par l’Italie en 2023 et qui a été financé et équipé par... l’Union européenne», répond Lucie. Et Fabienne Lassalle, directrice adjointe de SOS de pointer le paradoxe : «Ce bateau de garde-côte a été acquis dans le cadre d’accords européens pour le contrôle de l’immigration. Et c’est lui qui nous prend pour cible. Des millions ont été donnés à la Libye pour ces patrouilleurs qui tirent sur les humanitaires, c’est tout juste insupportable !» Mais pas question de baisser les bras. Une fois le bateau réparé, «on va retourner en mer», conclut-elle.
Ce témoignage fut l’un des temps forts de la soirée organisée par SOS Méditerranée à l’occasion de ses dix ans d’existence. Un événement destiné à réunir des fonds pour l’association (une journée de sauvetage en mer coûte 24 000 euros) auquel avaient répondu présent de nombreux artistes, le temps d’un spectacle mêlant musique, humour et émotion (2).
Plus tôt, Olivier Py, directeur du théâtre du Châtelet, avait débuté la soirée en racontant son parcours. «Py, c’est un nom catalan. Mon grand-père a fui la misère, il s’est mis sur une barque et est parti en Algérie. Mon autre grand-père vivait sur une petite île proche de Naples, lui aussi a fui la misère et pris une barque pour l’Algérie. Puis, un jour, toute la famille s’est retrouvée sur une barque pour retraverser la mer de l’autre côté. Mon identité, ce n’est pas une terre, ce n’est pas une langue, c’est une mer. Je dois tout à ce mélange, à cette “bâtardise”, à ces rencontres. C’est ce que je suis, c’est pour cela que je crois à la Méditerranée comme une véritable utopie.»
On en est loin. «La Méditerranée centrale est la route migratoire la plus mortelle du monde. Plus des trois quarts des naufrages y ont lieu. Depuis dix ans, 42 708 personnes ont été secourues. Chaque vie compte, alors, ce chiffre est précis», a rappelé François Thomas président de SOS. «Le sauvetage en mer n’est pas de droite ou de gauche, c’est notre devoir d’humanité, a-t-il conclu sous les applaudissements de la salle. Nous portons ces valeurs d’humanité et de non-discrimination. Cet élan, cette force unique s’étendent au-delà des mers. Chaque témoignage porte espoir, nous sommes toujours là !»
Sur scène, les performances se sont poursuivies avec les mini concerts de Souad Massi et de Gaël Faye. L’écrivaine Marie Darrieussecq est revenue sur ses semaines passées à bord de l’Ocean Viking (un témoignage qu’elle avait livré à Libération) et dont elle a tiré une pièce de théâtre dont quelques passages ont été lus par Emmanuelle Béart, la comédienne Dany Bomou et Arthur Nauzyciel metteur en scène et directeur du théâtre national de Bretagne.
«Les naufragés étaient en mer depuis une semaine et ils n’avaient plus d’eau depuis deux jours, récitent les comédiens. On les a portés un à un. Un des jeunes garçons portait un maillot du footballeur portugais Cristiano Ronaldo. Tout ce qu’il parvenait à dire c’était : “de l’eau, ma sœur ? Où est ma sœur ?” Il vomissait et nous souriait. Ils étaient partis à plus de cent. Quelques-uns avaient survécu, les autres ? Ils ont jeté leurs corps à la mer. Le jeune homme qui réclamait sa sœur est mort. Quelques heures plus tard. Sur la terre.»




