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Information, sciences, complotisme : que croire ?

Le (triste) spectacle qu’offre le réel mérite d’être décrypté : au théâtre de le représenter et de le mettre en question sans prétendre apporter de solution. Par Julia Vidit, metteuse en scène.

A la Scène nationale d'Albi (Tarn), en avril 2023. (JC Milhet/Hans Lucas. AFP)
Par
Julia Vidit
metteuse en scène et directrice du Théâtre de la Manufacture, Centre Dramatique National Nancy-Lorraine
Publié le 22/11/2025 à 4h15

Culture, éducation, justice, information, sciences… Syndeac, le syndicat national des entreprises artistiques et culturelles, organise en 2025 une série de débats pour souligner le rôle et l’importance des services publics dans la société. Une série d’événements dont Libération est partenaire. Prochain débat, «Information, sciences et complotisme», le 24 novembre à Nancy.

Que croire? Si le théâtre est un art, il n’est donc pas une énième source d’information. Il ne suffit pas d’y apprendre des choses comme on pourrait le faire avec un écran, sans se déplacer. Le théâtre est d’abord ce pour quoi nous y venons : vivre une expérience humaine et sensible.

Si le théâtre est un art, et s’il est sous certains aspects relié aux sciences, il n’en est pas une. S’il côtoie de près les sciences humaines - histoire, sociologie, psychologie, politique, anthropologie, ethnologie ou philosophie - il est plus éloigné des «sciences exactes», quoique : la langue ou la structure d’un spectacle se rapprochent parfois des mathématiques, de même qu’une œuvre se pose souvent comme une équation à résoudre.

Dans une séquence historique orchestrée par un système capitaliste numérique - dans laquelle le président américain déclare au monde que le réchauffement climatique est une arnaque et où, régulièrement, la classe politique fait dire aux chiffres ce qu’elle veut pour accéder ou garder le pouvoir - il est d’une certaine manière logique que des citoyen·ne·s privilégient les raccourcis, sentent une menace, suspectent des secrets d’État ou adhèrent à des théories discutables. Et il est tout aussi logique que les artistes, comme les scientifiques, travaillent à démêler le vrai du faux.

Ici et là, c’est la faim de vérité qui s’exprime ! Ce qui relie les humains de tous horizons, c’est finalement une question : que croire ? Réjouissons-nous d’être si nombreux·se·s à tenter de comprendre. C’est la preuve d’un élan qui cherche à débattre et à exercer son esprit critique, c’est la preuve d’une volonté partagée de trouver des réponses ! Les complotistes forment un mouvement spectaculaire pour en proposer, et la vie politique – à commencer par les élections - est devenue un show continu qui mise sur la confusion, la peur et la division sans répondre aux grands maux de notre temps. Ce spectacle, qu’offre le réel, mérite d’être transformé : au théâtre de le représenter et de le mettre en question sans prétendre apporter de solution.

Car le théâtre est un art !

Le service public des arts et de la culture permet aux citoyen·ne·s de se retrouver autour d’œuvres, de se rencontrer, d’échanger, de se comprendre, de trouver l’élan pour vivre dans ce monde et participer à son fonctionnement. Parmi les conséquences destructrices de la course à l’innovation numérique, il y a aussi la destruction du théâtre en tant qu’espace organique de fiction, d’imaginaire et de poésie.

Sur les scènes publiques, nous, artistes, sommes libres de faire parler les coupables et les innocents, de représenter tou·te·s les vivant·e·s, d’apporter d’autres regards sur les récits historiques, d’expérimenter les limites et les possibles des machines, de révéler de nouveaux modèles de lutte ou de réactiver d’anciens modèles de résistance. Sur ces scènes, ni jugement ni morale, les créatrices et créateurs peuvent embrasser la complexité, avec et pour celles et ceux qui habitent tout autour, quoiqu’ils pensent. L’art dramatique propose d’ouvrir, en dehors d’une réalité suffocante, un espace-temps : celui du silence, du désir, des images, des idées, celui de la profondeur des corps, des mots et du sens qu’ils charrient. Dans la salle, l’assemblée réunie est toujours singulière : elle contient la diversité des existences et la pluralité des points de vue. Elle se permet d’apprendre, d’y croire et de douter collectivement. Là réside l’intérêt général.

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