A l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, le 25 novembre, reportages, analyses et témoignages. Un dossier réalisé en partenariat avec le Crédit Mutuel.
«C’est sûr, elle l’a cherché.» «Elle est maso, non ?» «Pour accepter ça, je suis maso.» Les discours psychologisants sur les femmes victimes de violences conjugales sont encore très puissants dans la société mais aussi dans la tête des femmes. Psychologue clinicienne, chargée de cours à l’université Paris-Cité, Juliette Borras étudie ces biais qui culpabilisent les victimes et les empêchent d’une certaine façon de partir.
Pourquoi, à un moment donné, dans une relation marquée par la violence, une femme décide de partir ?
Le plus souvent, c’est une escalade de la violence sur elle ou sur ses enfants qui motive le départ. Psychologique, cette violence devient physique ; physiques, elles empirent. Pour des jeunes femmes, âgées de 20 à 30 ans, en situation d’études, il est moins difficile de quitter un conjoint, car souvent le logement n’est pas partagé. Mais dans des situations plus précaires, quitter le domicile familial signifie souvent se retrouver à la rue. Si ces femmes s’en vont, il n’y a pas de famille pour les accueillir. Le premier frein est donc la précarité.
Des freins psychologiques sont également très présents…
Il y a toujours cette idée que les femmes seraient responsables de leurs symptômes. Les jeunes patientes que je reçois disent souvent : «Je dois être maso pour m’infliger une telle souffrance» ; «Je dois avoir une tendance masochiste pour me tourner vers des hommes violents, pour ne pas me respecter, pour tout accepter.» Ce mot «maso», je l’ai entendu dans quasiment tous mes suivis. C’est une clé de lecture des violences conjugales. La psychiatrie du XIXe siècle citait le cas de la paysanne russe ou hongroise – cela dépend des textes – qui considérait la gifle de son mari comme une preuve d’amour. Cet exemple a été extrêmement utilisé dans le discours médical. Les psychologues parlaient d’un masochisme inné de la part des femmes. Dans les textes de 1940-1950, on retrouve déjà cet argument comme clé de lecture à la difficulté des assistantes sociales face aux violences conjugales. Cet ensemble de discours médicaux et psychologiques, ancien, s’est répercuté dans les discours populaires, dans les films, dans la culture.
Aujourd’hui, ces arguments psychologisants sont moins utilisés mais toujours présents…
Un siècle plus tard, les mots ont changé : on parle de bad boys, de mâles alpha ou bêta par qui les femmes seraient attirées. En fait, c’est toujours le même type de discours : elles l’ont cherché, elles ont choisi en connaissance de cause. Or ces discours invisibilisent les causes sociales et économiques des violences conjugales, leur caractère systémique lié à la domination masculine. Les violences conjugales relèvent des inégalités de genre, s’inscrivent dans un système de domination. Elles ne sont pas d’origine intime, même si elles se déploient dans ce cadre.
Souvent, ces violences s’accompagnent d’une forme de culpabilité éprouvée par les victimes elles-mêmes. Vous observez un changement dans ces formes de culpabilité…
Grâce à l’avancée des études féministes et de la prévention, grâce à l’accompagnement formidable des associations, des femmes sont davantage conscientes de ce qui leur arrive. Il est plus facile d’en parler, elles disent moins que c’est de leur faute, la honte se décale du tabou. Le discours des médecins est moins culpabilisant aussi, car ils sont mieux formés. Mais ces arguments sont toujours utilisés, avec cette idée de responsabilité inconsciente des femmes. Comme si elles étaient responsables de ce qu’elles subissent.
Comment cette culpabilité s’exprime-t-elle dans les faits ?
Les plus jeunes patientes que je reçois pensent être en mesure de gérer le conflit alors qu’en réalité elles font face elles aussi à des violences conjugales non reconnues ou identifiées comme telles. Elles ne répondent pas aux représentations typiques des femmes victimes, elles ne subissent pas forcément des violences physiques, donc parfois, elles pensent ne pas être dans ces situations. Elles peuvent être aussi convaincues que dans une certaine mesure, elles sont responsables de ce qui leur arrive et elles acceptent ce qu’elles subissent. Cette culpabilité n’est plus la même que celle éprouvée autrefois par des femmes qui pensaient mériter être frappées car en faute. Aujourd’hui, la culpabilité se manifeste plutôt en pensant «c’est moi qui l’ai choisi comme ça». C’est par ce biais que s’exprime la culpabilité.
Ce sentiment de culpabilité semble-t-il inévitable ?
Face à de la violence ou à un événement traumatique, c’est le premier mécanisme psychologique qui se met en place. Comme une défense. Quand il y a un événement qui fait effraction dans la psyché, se dire responsable est une façon de commencer à donner du sens à une situation qui nous dépasse. La culpabilité est donc une forme de défense. Il y a la honte aussi. De jeunes patientes n’osent pas dire à leurs parents ou à leurs proches ce qu’elles subissent. Elles-mêmes sensibilisées à la question, féministes parfois, elles vivent un paradoxe, une dissonance cognitive entre leur engagement politique et ce qu’elles vivent justement dans la sphère intime. La culpabilité, mécanisme psychique classique, est inévitable mais la culpabilisation (le discours social) est, lui, bien évitable.
La lutte contre les violences conjugales manque cruellement de moyens. Quelles seraient, selon vous, les mesures urgentes à prendre ?
Ce serait d’injecter de l’argent dans le service public. Les psychologues, les associations font un excellent travail, mais leur accompagnement pallie les défaillances de l’Etat. Le gouvernement a investi dans le dispositif Mon soutien psy, avec douze séances remboursées. Mais c’est largement insuffisant pour suivre une femme victime de violences. Un accompagnement dure généralement deux ans. Sur le modèle des CMP [centres médico-psychologiques], il devrait exister des structures publiques d’accueil spécialisées dans les violences faites aux femmes et les violences de genre.




