Ateliers, conférences, témoignages de terrain et d’experts… Comment repenser nos relations en milieu professionnel ? Retour sur l’événement «Cap sur la santé mentale, bilan et perspective pour l’emploi», qui s’est tenu du 19 au 21 novembre à Paris.
Philippa Motte est autrice et formatrice en entreprise sur les enjeux de santé mentale. Elle est également «pair-aidante», c’est-à-dire une personne concernée qui utilise son expérience pour accompagner ou soutenir des personnes vivant une expérience similaire. Dans ce cadre, elle développe et coordonne au sein de l’association Les ailes déployées, une plateforme de service (Orpairs), qui fait intervenir des pairs-aidants dans des hôpitaux de jour et des structures médico-sociales. Son livre Et c’est moi qu’on enferme est paru en mai 2025 aux éditions Stock (Libération l’avait rencontrée à cette occasion).
Vous parlez de la santé mentale en entreprise comme d’un sujet incontournable qu’il faut adresser de manière constructive et dédramatisée, pour quelle raison ?
Nous sommes tous et toutes concernés, c’est factuel. Beaucoup de personnes le sont soit directement, soit à travers leurs proches. On estime qu’une personne sur quatre sera touchée à un moment dans sa vie par un trouble psychique au sens médical du terme, c’est-à-dire qui demande des soins. Comme toute souffrance affecte toujours la manière de travailler. Les entreprises y sont donc confrontées. C’est la première cause d’invalidité et la deuxième d’arrêt de travail. Cela a donc un impact humain et financier qui oblige à se poser la question de la prévention et l’accompagnement au sein du travail.
Vous accompagnez les entreprises depuis 2010 et vous avez remarqué une évolution positive, comment cela se manifeste-t-il ?
Le terme de santé mentale fait de moins en moins débat déjà. On se demande comment se former sur ces thématiques. Ce n’était pas le cas avant. Des entreprises montrent une volonté de donner accès à leurs salariés à une information régulière avec des webinaires de sensibilisation sur la santé mentale au travail. Certaines donnent également accès aux managers à des formations complémentaires sur certains troubles, comme la dépression, l’anxiété, la bipolarité, le risque suicidaire etc. Pour s’assurer que les recommandations faites pendant la formation soient appliquées, elles mettent en place une organisation en interne, cela devient ainsi très concret.
Certains clichés empêchent l’inclusion en entreprise, mais c’est également le cas dans les soins. De quelle manière ?
Pendant longtemps, soigner signifiait réduire les symptômes ou les faire disparaître, or un diagnostic n’est pas suffisant et parfois les traitements sont très lourds. On ne vit pas pour se soigner. Il faut faire l’inverse, soigner au service de la vie. Ce qui évolue, c’est que l’on prend en compte la philosophie du rétablissement : ce que ça engendre pour la personne, on se pose la question de son devenir, on soutient l’espoir du rétablissement, on croit en ses capacités. Ce sont les clés pour donner aux personnes concernées le pouvoir d’agir. Et puis, pendant longtemps on a considéré que les personnes avec des troubles psychiatriques sévères ne pouvaient pas travailler, aujourd’hui on remet le travail au centre des préoccupations, il devient un levier de rétablissement.
Soigner, c’est aussi développer des stratégies personnelles. Pour moi, le sport est un allié de taille, je pratique la méditation, j’apprends à me connaître sur le plan émotionnel et à réguler mes perceptions et émotions. Il n’y a plus rien chez moi qui est de l’ordre du trouble bipolaire dans mon fonctionnement, mais ça a pris du temps, il y a eu des rechutes.
Vous soulignez aussi ce que le trouble psychique apporte, sans romantiser…
Oui. C’est une épreuve, c’est long et douloureux, mais je reconnais que lorsqu’on avance sur le chemin du rétablissement on récolte quelques trésors. Il y a beaucoup d’apprentissages précieux. Je me suis rendu compte que les gens de notre société ont en horreur leur propre fragilité. Pourtant c’est le propre de l’être humain, la condition humaine est fragile. La faculté de respecter notre fragilité est déterminante car cela permet de la surmonter. Si on n’accepte pas, c’est douloureux car cela attaque la confiance et l’estime de soi, cela empêche d’être soi. La maladie psychique m’a permis de comprendre ça, de l’intégrer. Et aujourd’hui, je le transmets, c’est une chance.




