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Le Procès du siècle

Love me Tinder, love #MeToo ?

Moins engagées, plus nombreuses et débutant sur les applis : que sont devenues nos rencontres sentimentales ou sexuelles? Un débat au Mucem.

Sur les applications de rencontre, il est plutôt courant de croiser des corps musclés à l’extrême, exhibant pecs et motos. (Lucile Boiron/Libération)
Par
Elodie Vallée
Publié le 18/01/2026 à 6h34

Espace de débats pour interroger les changements du monde, le Procès du siècle se tient chaque lundi à l’auditorium du Mucem à Marseille. Libération, partenaire de l’événement depuis ses débuts, propose articles, interviews ou tribunes sur les thèmes de cette nouvelle saison. A suivre : le débat «Des nouvelles de nos intimités», lundi 26 janvier.

Faut que ça claque. Que ça aille vite. «Chez toi ou chez moi ?», ose-t-il demander après cinq minutes de conversation sur Tinder, l’appli de rencontre lancée en 2012. Les mecs sans relents de misogynie, sur les applis de dating, c’est assez rare… Il est plutôt courant de croiser des corps musclés à l’extrême, exhibant pecs et motos.

Une pratique qui reflète «une performance masculine déjà présente hors ligne», expose Ludi Demol Defe, docteure en sciences de l’information et de la communication, avant d’ajouter que cette mise en scène de soi est «faite pour les montrer sous leur meilleur jour en mettant en avant notamment leur argent et leurs atouts sociaux». Influencés par des discours masculinistes, il y a chez nombre d’entre eux un excès de confiance, frôlant le nombrilisme les encourageant à parler de sexe dès leur présentation : «cherche une meuf bien nympho» ou «des femmes adeptes de B…».

Tout part d’un coup de pouce à droite — un «swipe» — pour entrer en relation. Si c’est non, on balaye à gauche et le profil disparaît. Par ce geste mécanique, la décision devient rapide, laissant de côté toute réflexion, ce qu’encourage l’interface. Sur des applis privilégiant les rencontres éphémères, les couleurs sont vives ; les boutons pour «liker», mis en avant ; la phrase de présentation, coupée. Les photos prédominent. Influencés par l’architecture normative du site, nos choix déterminent notre algorithme et ceux des autres, notre «note de désirabilité» que Tinder attribue a priori en fonction du pouvoir de séduction de ses utilisateurs. Des attitudes fondées, comme l’explique dans Les Nouvelles lois de l’amour (la Découverte, 2 019) la sociologue Marie Bergström – qui sera présente au Mucem lundi prochain — sur une «présomption d’hétérosexualité» et, par défaut, sur le désir masculin.

Affoler les egos et la frustration

Quant aux femmes, elles doivent avoir «une certaine réserve sexuelle, faute de quoi elles mettent en jeu leur respectabilité, voire leur intégrité physique», lit-on dans cet essai. Les hommes, eux, se sentent libres de tenir «des propos misogynes alors qu’ils essayent de séduire», constate Diane Saint-Réquier, éducatrice en santé sexuelle. C’est le cas d’Amélie (le prénom a été modifié), 25 ans, qui a reçu sur Tinder, après avoir mentionné son refus de s’engager : «Ciao, je ne veux pas d’un plan où ça va en tringler d’autres.» Peut-être parce que les refus sont rarement acceptés, affolant les egos et la frustration. Leurs réponses peuvent être laconiques («tant pis pour toi») ou engendrer des réactions violentes suscitant de la peur chez leur interlocutrice car sur les outils de dating, les comportements semblent être désinhibés, ainsi que le vocabulaire, s’expliquant en partie par un possible anonymat et une séduction abordée par le prisme du genre.

«Les hommes ont l’impression que les choses leur sont dues», estime Diane Saint-Réquier. Nombre d’entre eux paient pour augmenter leurs chances de matcher en likant davantage, en regardant qui a aimé leur profil. A la réflexion, les hommes, en souscrivant un abonnement allant de 16,50 à 33 euros par mois sur Tinder, achètent un produit : les femmes.

Des femmes finalement bien moins nombreuses sur les applis : selon les chiffres publiés par Médiamétrie en février 2024, sur les 2,3 millions de visiteurs uniques quotidiens enregistrés en 2023, il y aurait 700 000 femmes pour 1,6 million d’hommes.

«Pas en sécurité»

Sur ce supermarché du dating, Julie, 25 ans, matche avec un ostéo «drôle, intelligent, intéressant». Plus tard, confiante, elle lui donnera son Snap et se dira qu’elle n’est pas au bout de ses peines en ouvrant trois vidéos. «Il était en train d’avoir des relations sexuelles. Bien qu’elles soient de dos, je ne suis pas sûre que ses partenaires soient au courant d’avoir été filmées et diffusées.» Même expérience pour Juliette, 26 ans, qui a reçu, entre autres, des «dick pics» (des photos de pénis) et des messages à caractère sexuel non consentis. D’après une étude menée par YouGov en 2020, 50 % des inscrites ont déjà été exposées à ce genre de contenu. Pour Juliette qui ne se sent pas «en sécurité, les applis, c’est un fléau».

Sa solution est de les bloquer ; pour d’autres, c’est de les dénoncer dans des groupes Facebook «Are We Dating the Same Guy ?», comprenez «est-ce qu’on fréquente le même gars ?». Pas question de se laisser faire, depuis la création de ce réseau privé apparu pour la première fois à New York en 2012, 4 822 membres en France listent les comportements dangereux et les mauvaises expériences avec leur date. Il y a quelque chose de révélateur à voir ces discussions se créer et à lire des affaires médiatiques comme celle de «l’Arnaqueur de Tinder»… Les applis vont peut-être avoir des comptes à rendre à leurs utilisatrices.

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