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Libération
Agir pour le vivant : chronique

Panser la biodiversité en lisière des forêts primaires

Le directeur de recherche CNRS au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive de Montpellier tient une chronique écologique pour «Libération» : «l’Albatros hurleur». Aujourd’hui, les bienfaits de l’agroforesterie à Madagascar pour limiter les ravages de la déforestation.

Une Boophis idae, grenouille aux yeux brillants, à Madagascar. (Frank Deschandol & Philippe Sabi/Biosphoto. AFP)
Par
David Grémillet
Publié le 22/11/2025 à 6h03

La COP30 s’achève à Belém, aux portes d’un bassin amazonien soumis à une intense déforestation associée à une grave perte de biodiversité (1). Une occasion de rappeler que la lutte contre les dérèglements climatiques doit être impérativement associée à une meilleure protection du vivant. Il faut, notamment, tout mettre en œuvre pour préserver les forêts primaires. Mais que faire là où les arbres vénérables sont encore abattus ?

Lovasoa Sylviane Rakotozafy (Université de Zurich) a étudié la question dans sa patrie malgache (2), en collaboration avec l’université d’Antananarivo. Comme le note la chercheuse «Madagascar est un point chaud de la biodiversité mondiale, mais aussi un haut lieu de la déforestation : 44 % du couvert forestier a disparu entre 1953 et 2014.» Les amphibiens sont des victimes collatérales majeures de ces coupes, avec presque la moitié des 414 espèces malgaches menacées d’extinction.

La pression de déforestation demeure intense à Madagascar, y compris en bordure des parcs nationaux Makira-Masoala, qui ne couvrent que 2 % du pays mais abritent la moitié de toutes les espèces végétales et animales connues dans l’île. Plus de 80 % de la population rurale malgache vit en deçà du seuil de pauvreté ; afin de tempérer les effets de la déforestation tout en permettant aux habitants de gagner leur vie, des techniques d’agroforesterie sont mises en place : Dans de nombreuses zones déjà défrichées, les agriculteurs créent des agroforêts en plantant des clous de girofle, du café et de la vanille tout en conservant ou en replantant des arbres pour fournir de l’ombre.

Lovasoa Sylviane Rakotozafy et ses collègues ont testé l’impact de ces pratiques sur les populations d’amphibiens, emblématiques de la biodiversité malgache. Au sein de 81 parcelles intactes ou cultivées en bordure des parcs nationaux Makira-Masoala, les scientifiques ont rencontré 3 130 amphibiens, principalement ces merveilleuses petites grenouilles colorées des forêts pluviales. 10 des 54 espèces présentes n’avaient jamais été décrites, 53 n’existent qu’à Madagascar.

Les parcelles de forêt intactes contenaient 48 % plus d’amphibiens, d’espèces 35 % plus diverses que celles cultivées en agroforesterie. Les forêts primaires sont donc irremplaçables pour la conservation des amphibiens malgaches, mais les auteurs de cette étude pionnière soulignent néanmoins le rôle essentiel des pratiques d’agroforesterie. En effet, plus les grands arbres sont présents au sein des parcelles cultivées, plus leur ombre généreuse favorise l’humidité prisée des amphibiens, plus leurs feuilles s’accumulent au sol en autant de cachettes pour les grenouilles. Les scientifiques recommandent d’inscrire les pratiques agropastorales, favorables à la biodiversité, aux cahiers des charges d’une agriculture écocertifiée, permettant également d’augmenter la valeur marchande des produits.

Pour l’écologue Thibaud Decaëns, professeur à l’Université de Montpellier, «nos travaux similaires en Amazonie indiquent que maintenir un minimum de 40 % de surface de forêt permet de préserver une biodiversité remarquable, recelant des espèces rares ou méconnues. Coupler des pratiques agropastorales, telles que préconisées par Lovasoa Sylviane Rakotozafy, à la protection d’îlots forestiers couvrant une surface significative des paysages agricoles permet de concilier protection de la biodiversité et besoins économiques des populations locales».

(1) Decaens, T., et al. (2018). Biodiversity loss along a gradient of deforestation in Amazonian agricultural landscapes. Conservation Biology, 32 (6), 1380-1391.
(2) Rakotozafy, L. M. S., et al. (2025). Lurking in the leaves : How large native trees and leaf litter promote amphibian diversity in Malagasy agroforests. Journal of Applied Ecology.

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