Comme nous l’enseigne La Grande Traversée d’Astérix et Obélix, la dinde de nos fourneaux festifs vient des Amériques. Elle résulte de la domestication du dindon sauvage, commencée par les Amérindiens il y a plusieurs milliers d’années. L’impressionnant volatile, qui peut atteindre dix kilos, est encore présent dans la nature : il arpente fièrement les forêts et les prairies, du Québec au sud du Mexique, de la côte Atlantique aux rives pacifiques des États-Unis.
Dans toutes ces régions, les populations de dindons sauvages sont sujettes à la prédation par de nombreux mammifères, dont les chiens errants et les humains. Suite aux chasses excessives et aux destructions d’habitats, l’énorme gallinacé a bien failli disparaître aux Etats-Unis et au Canada dans les années 1930, mais des programmes de conservation efficaces ont sauvé l’espèce. On estime que 6 à 7 millions de dindons sauvages vivent actuellement dans ces deux pays ; une régression récente de certaines populations régionales questionne néanmoins les pratiques de chasse.
C’est dans ce contexte que des chercheurs des University of Georgia et Louisiana State University ont étudié les facteurs contribuant à la survie des dindons femelles et de leurs couvées ; leur étude de terrain identifie une élégante tactique des dindons sauvages face au risque de prédation, qu’ils nomment «la stratégie du bouclier humain» (1).
Dans deux zones de gestion de la faune sauvage de l’Etat de Géorgie, aux États-Unis, l’équipe menée par Nick A. Gulotta a équipé 200 dindons femelles de balises GPS permettant de suivre leurs mouvements pas à pas tout au long de la saison de reproduction. Seuls les dindons mâles sont chassés en Géorgie, les femelles étant néanmoins exposées aux attaques des lynx roux et des coyotes. Elles sont particulièrement vulnérables pendant la couvaison et l’élevage des poussins, deux tâches délicates qu’elles assument sans l’aide des mâles, en nichant au sol car elles volent très peu. Les scientifiques ont identifié les nids des dindons femelles grâce aux suivis GPS, et mesuré la distance entre ces sites et les routes forestières les plus proches. Ils ont également caractérisé la végétation aux alentours des nids.
On pourrait penser que les dindons sauvages vont nicher dans la forêt profonde, le plus loin possible des routes forestières empruntées par les chasseurs. Mais les femelles étudiées ont opté pour l’option inverse, en recherchant la proximité de ces voies de circulation. Et plus les nids étaient proches des routes forestières, plus la survie des femelles était élevée, ainsi que leur succès reproducteur.
Deux conclusions s’imposent : les chasseurs de l’État de Géorgie savent distinguer un dindon mâle d’un dindon femelle, ce qui leur vaut toute mon estime. Secondement, les femelles de dindons sauvages ont compris qu’elles n’ont rien à craindre des chasseurs. Elles recherchent même leur proximité belliqueuse, qui a tendance à effrayer les lynx roux et les coyotes.
Cette étude illustre ainsi la notion de «bouclier humain», initialement proposée par Joel Berger (Colorado State University) (2), sur la base d’observations effectuées à Yellowstone : dans cet écosystème, l’écologue avait remarqué que les élans femelles se rapprochaient des routes au moment de la mise bas afin d’éviter les attaques d’ours bruns.




