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«Plus je vieillis, plus je suis révoltée», par Marie Darrieussecq

«Ce mur qu’on essaie d’ériger en Méditerranée est une frontière fasciste, raciste». Un texte de Marie Darrieussecq à l’occasion des 10 ans de SOS Méditerranée.

A bord de l'«Ocean Viking», le 13 mars 2024. (Johanna de Tessieres/SOS Méditerranée. AFP)
Par
Marie Darrieussecq
écrivaine
Publié le 22/11/2025 à 8h00

Depuis sa création en 2015, l’association de sauvetage en mer a sauvé la vie à plus de 42 000 exilés en détresse. Témoignages, reportages et rencontres à l’occasion de leur soirée «L’Escale Solidaire» au Châtelet le 1er décembre.

Je soutiens SOS Méditerranée depuis les débuts de l’association, en 2015. Ce qui m’a toujours plu, c’est son mot d’ordre très clair. Il n’est pas question d’idéologie, mais d’appliquer le droit de la mer. Lors d’un sauvetage, on ne demande pas leurs papiers à ceux qu’on tire de l’eau, on ne regarde pas leur couleur de peau. On sauve tout le monde. C’est le droit international.

Je suis très en colère depuis l’attaque du 24 août dernier contre l’Ocean Viking, qui a été peu relayée par les médias traditionnels. A bord de ce bateau de SOS Méditerranée, des rescapés, mais aussi plusieurs sauveteurs et des membres de la Croix-Rouge de nationalités européennes étaient présents. Ils ont été visés par des tirs. Je suis choquée, heurtée, blessée dans mon idéal européen, de voir que les institutions de l’UE sont de mèche avec les pirates libyens. Ce mur qu’elles essaient d’ériger en Méditerranée est une frontière fasciste, raciste. On n’arrête pas les gens avec des murs, cela n’a jamais fonctionné. Plus je vieillis, plus je suis révoltée. Je m’investis depuis quinze ans dans le milieu associatif, au sein d’associations de soutien aux exilés. En France, obtenir un titre de séjour est devenu très difficile. L’inhospitalité est organisée dans les moindres détails. C’est scandaleux.

J’ai embarqué à bord de l’Ocean Viking en janvier dernier. J’ai vu l’équipe travailler, j’ai été formée, et j’ai activement participé à un sauvetage. Cela a changé ma vie. C’est très concret, très physique, d’être sur les canots semi-rigides qui vont à la rencontre d’embarcations en détresse, de croiser le regard des naufragés, de saisir des enfants pour les mettre en sécurité… J’ai d’abord pris dans les bras un bébé, puis une petite fille, puis une deuxième – c’est la mission du journaliste présent à bord (en l’occurrence, de l’écrivaine) de secourir les plus jeunes. A un moment, j’étais comme une grappe pleine d’enfants. C’est une expérience bouleversante. J’ai eu l’impression de servir, enfin, à quelque chose, et d’être à l’endroit où je devais être, dans cette zone de la Méditerranée au large de la Tunisie et de la Libye qui représente à mes yeux le centre du monde d’aujourd’hui. Heureusement, j’avais été très entraînée à ne pas me laisser déborder par l’émotion. J’ai eu beaucoup de mal à retrouver terre, à me réadapter à nos rues, nos villes, qui semblaient indifférentes aux drames en cours. Je pense que c’est le propre de la vie des marins. J’ai beaucoup d’admiration pour eux.

Je suis montée à bord de l’Ocean Viking dans l’idée d’écrire une pièce de théâtre qui rendrait compte de l’action de SOS Méditerranée. De nombreux témoignages de survivants ont déjà été récoltés, et c’est tant mieux. Avec ce projet, je voulais être du côté des sauveteurs, raconter leur vie et leur temps passé à bord. Une partie des bénéfices du spectacle, pour lequel je travaille avec le metteur en scène Arthur Nauzyciel, ira bien sûr à SOS Méditerranée.

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