A l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, le 25 novembre, reportages, analyses et témoignages. Un dossier réalisé en partenariat avec le Crédit Mutuel.
Ma conclusion de ces années d’enquête sur l’hystérie (1) est qu’il n’y a pas d’hystériques sans «hystériseurs». Plutôt que d’être méfiants envers les femmes «folles», nous devrions nous méfier des hommes qui les déclarent comme telles. Lorsque l’on étudie la mécanique des violences conjugales, on comprend que les agresseurs mettent toujours en place un système «d’hystérisation» des victimes. Au sein du couple, ces hommes isolent, manipulent, donnent des injonctions contradictoires, dénigrent, jouent avec les perceptions. Le but recherché : détruire psychologiquement leurs conjointes, qu’elles se sentent folles et qu’elles le semblent aux yeux de l’entourage. Le piège se referme alors sur elles. Car après des années à subir la violence, elles présentent les symptômes d’une souffrance psychologique réelle. Si elles dénoncent ces violences, qui les croira ?
Dans les – rares – cas où ces hommes se retrouvent devant la police ou la justice, ils vont là aussi recourir à l’argument de l’hystérie, pour discréditer leurs conjointes, mais également pour justifier leurs actes de violence et les présenter comme de la légitime défense. Ils usent toujours des mêmes mots, prétendent qu’ils ont dû «calmer» leur compagne lors d’une «crise». On voit aussi des experts psychologues mandatés pour évaluer le profil psychologique des victimes qui adhèrent à la stratégie et au discours de l’agresseur. Pourtant, présenter un trouble psychologique devrait renforcer la piste selon laquelle une femme a subi des violences. Malheureusement, la société les scrute et attend d’elles qu’elles soient de «bonnes» victimes. Qu’elles gèrent leur colère, soient cohérentes, expriment leur souffrance de manière «appropriée», c’est-à-dire ni trop détachées, ni trop émotives. Un pas de travers, et elles sont décrédibilisées.
Redonner une voix
Au bout de ce continuum, on trouve des féminicidaires qui se justifient grâce à l’hystérie. C’est le cas par exemple de Bertrand Cantat et de Jonathann Daval qui ont présenté leurs victimes comme des femmes en furie, en crise, et dans le second cas, sous traitement hormonal – faisant directement référence à l’utérus de la victime, qui est à la racine de l’hystérie (le terme grec hystera désigne l’utérus). Or, nous avons collectivement tendance à adhérer à cette fiction. La prétendue hystérie de Marie Trintignant sera reprise par l’avocat de Cantat, mais aussi par la presse, et elle va lui coller à la peau pendant des années.
Nous disposons de nouveaux outils pour repérer ces violences, comme la plateforme «Mémo de vie», créée en 2020. Elle permet aux femmes de tenir un journal de bord dématérialisé et verrouillé sur internet. Il s’agit parfois de petits détails qui, isolés, ne racontent rien, mais qui, consignés ensemble, retracent les violences et les stratégies. Cela crédibilise la parole des victimes et redonne une voix à celles qui ne sont plus là pour raconter, qui ont été tuées ou se sont suicidées.
Propos recueillis par Eva Tapiero




