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Interview

Pollution chimique : «Quand on déséquilibre une composante de l’écosystème, on déséquilibre tout le reste»

Le chercheur Pierre-François Staub rappelle que les écosystèmes terrestres, aquatiques ou marins sont interdépendants et que les mesures contre la pollution doivent englober tous ces milieux.

Le 11 décembre. Après la restauration écologique en aval du moulin de Guémy, la Hem a repris son cours naturel. (Stéphane Dubromel/Hans Lucas pour Libération)
Par
Valérie Sarre
Publié le 21/12/2025 à 15h16

Restauration des rivières, protection des nappes phréatiques ou des zones humides, lutte contre l’érosion… En partenariat avec l’Office français de la biodiversité, retour sur quelques initiatives pour préserver la nature.

L’Office français de la biodiversité a publié en novembre un rapport baptisé Désintoxiquer la nature, réalisé sous la direction du chercheur Pierre-François Staub, chargé de mission recherche sur la pollution des écosystèmes et métrologie. Ce rapport dresse un bilan global des effets des polluants sur tous les milieux, étudie les causes, les effets de ces pollutions et les solutions possibles pour y remédier. Il nous incite à privilégier la prévention, la réduction de produits chimiques dans tous les secteurs pour mettre en place des solutions véritablement efficaces afin de désintoxiquer la nature. Et la laisser nous restituer les services vitaux qu’elle nous rend aujourd’hui.

Quel est votre principal constat ?

Au niveau mondial, on estime à 350 000 les substances chimiques mises sur le marché. Qu’il s’agisse de produits domestiques (spray, détergents, déodorants…), pharmaceutiques, industriels, ou de produits type pesticides ou engrais chimiques pour l’agriculture. La biodiversité est une entité très complexe, car constituée d’assemblages d’espèces interdépendantes, en relation étroite avec leurs biotopes. Quand on déséquilibre une composante de cet écosystème, on a un impact sur tout le reste… Il est aujourd’hui indispensable de mieux maîtriser ces impacts, la réglementation ayant beaucoup de mal à les prendre en compte dans leur l’ensemble – écosystèmes terrestres, aquatiques, ou marins. La pollution n’a pas besoin de passeport pour traverser les frontières entre tous ces milieux !

Quelles sont les conséquences sur les milieux aquatiques ?

Les milieux aquatiques sont particulièrement vulnérables puisqu’un quart des espèces menacées d’extinction sont des espèces d’eau douce. Dans 60 % des cas, la pollution s’avère être la première cause de risque pour ces écrevisses et poissons d’eau douce. Alors que la directive-cadre européenne sur l’eau de 2000 prévoyait d’atteindre en 2015 «un bon état écologique des masses d’eau naturelles», en France, en 2019, 40 % des masses d’eau de surface étaient classées en mauvais état ou en état écologique médiocre. Aujourd’hui, le niveau de pollution chronique est largement hors de contrôle, tandis que les écosystèmes s’avèrent de moins en moins résilients.

Quelles sont vos préconisations ?

Pour agir nous devons changer de paradigme. Nous appelons à «booster» la dimension préventive. En France, nous dépensons quatre fois plus pour des actions curatives – c’est-à-dire pour traiter la pollution – que pour la prévenir (11,2 milliards dépensés en préventif sur un total de 51,5 milliards en 2020). D’où notre préconisation d’intégrer la notion de «solidarité écologique» dans toutes les décisions publiques afin qu’elles prennent en compte leurs conséquences, dans le temps et dans l’espace. Nous promouvons aussi l’écoconception des produits, l’utilisation de la chimie verte et circulaire, la substitution des substances nocives, ou encore la maîtrise des rejets polluants et des déchets.

Notre deuxième grand principe est celui de la transparence, comme par exemple celle sur la composition réelle des produits, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Une étude réalisée en 2018 par l’Agence américaine de protection de l’environnement a ainsi démontré que les produits de consommation courante, type shampoing, déodorant, gel douche, contenaient plusieurs dizaines de composés non affichés sur leurs étiquettes. Sans parler des effets «cocktails» dans l’environnement entre les résidus chimiques issus de ces produits. Or la réglementation actuelle n’évalue le risque environnemental que pour un seul produit, voire substance par substance, et uniquement pour quelques espèces. D’où un gap immense entre la manière dont on évalue l’impact écotoxique des produits et la réalité. Il s’agit aussi de mieux informer le public sur les actions qui peuvent être menées, et coordonner les actions dans les territoires. Nous préconisons une impulsion au niveau national pour enrichir les territoires de ces partages d’expériences.

Vous parlez aussi dans ce rapport de «sobriété chimique»…

En matière d’agriculture par exemple, l’agroécologie permet de diminuer très fortement l’usage d’intrants chimiques dans les pratiques. Nous devons agir pour restituer à la nature sa capacité à réguler elle-même les ravageurs de culture. Pour cela, il faudrait reconfigurer les paysages agricoles et les pratiques. Des expériences ont démontré qu’on pouvait tout à fait réduire les doses d’intrants chimiques sans pour autant déclencher de catastrophe économique. Nous appelons aussi à une consommation individuelle plus «éclairée et responsable», en soulignant l’intérêt des labels verts dont nous proposons une sélection ici.

La «sobriété chimique» nécessite aussi des diagnostics territoriaux concernant les micropolluants présents dans les eaux urbaines, qui finissent en bonne part dans les cours d’eau. Nous bénéficions d’une douzaine de retours d’expériences territoriales soutenues par l’OFB et les agences de l’eau, qui nous enseignent comment établir un diagnostic et quels sont les verrous à lever pour mettre en place des solutions. Des leviers existent dans les secteurs de la santé, mais aussi au niveau de l’aménagement de la cité. Promouvoir des villes perméables, infiltrant les eaux pluviales, constitue un axe intéressant. Un réel changement de paradigme, fondé sur une reconnexion de notre société au vivant, doit être intégré dans tous ces dispositifs si l’on souhaite véritablement désintoxiquer la nature, et la laisser nous restituer les services vitaux qu’elle nous rend, sans qu’aujourd’hui nous n’en ayant suffisamment conscience.

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