Restauration des rivières, protection des nappes phréatiques ou des zones humides, lutte contre l’érosion… En partenariat avec l’Office français de la biodiversité, retour sur quelques initiatives pour préserver la nature.
La pirogue glisse lentement dans les bolongs – canaux salés en wolof – de la mangrove de l’aire marine protégée de Bamboung, dans la région du Siné- Saloum, la «petite Amazonie» du Sénégal. Tout est paisible, dans cet environnement colonisé par les aigrettes, les hérons, les martins-pêcheurs et des centaines d’autres oiseaux perchés sur les hautes branches des palétuviers. Au cœur de ces quelque 7 000 hectares de réserve, la biodiversité marine exprime toutes ses vertus. Et pourtant… Au Sénégal, entre 1980 et 2010, près d’un quart de la mangrove a disparu, exploitée pour utiliser le bois des palétuviers, coupés pour récolter les huîtres qui poussent sur les racines des arbres tropicaux, ou asséchées à cause de la surexploitation (pour le bois de chauffe ou de construction).
L’exemple de la mangrove illustre bien l’importance de la biodiversité pour les animaux et les populations. «Elle permet à la fois de stocker énormément de carbone, de l’eau bien sûr, mais aussi de la biomasse, explique Hélène Soubelet, directrice de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité. Elle s’avère aussi indispensable à la santé humaine car elle agit comme une nurserie pour les poissons et les huîtres, elle joue aussi un rôle protecteur lors d’événements climatiques extrêmes puisqu’elle atténue les grandes vagues, absorbe l’eau supplémentaire en cas d’inondation, et participe aussi à l’épuration de l’eau.» Une interconnexion subtile et fragile, vitale, qu’il est essentiel de protéger et de restaurer.
Restauration de la mangrove
On sait en effet aujourd’hui que tout est lié. «Les cinq crises mondiales (biodiversité, eau, alimentation, santé, changement climatique) sont toutes interconnectées», synthétisait en décembre 2024, la professeure américaine d’écologie humaine, Pamela McElwee, coprésidente du rapport Nexus réalisé par l’IPBES (Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques) qui réunit 147 Etats membres : le «Giec de la biodiversité». Ainsi, installer des éoliennes en pleine mer pour produire de l’énergie sans pétrole peut sembler une bonne idée, à condition de prendre en compte leurs effets sur la migration des oiseaux et de mesurer l’impact du béton immergé dans l’océan.
Selon le rapport, on ne peut plus envisager d’actions contre le changement climatique sans prendre en compte les effets que celles-ci pourraient avoir sur la biodiversité. Le raisonnement en silo ne fonctionne pas, il peut s’avérer inefficace voire négatif. «Ce rapport nous enjoint à un “changement transformateur” pour affronter les crises interconnectées du vivant, du climat, de l’eau, de l’alimentation et de la santé humaine» explique-t-on à l’Office français de la biodiversité (OFB).
En tête des stratégies présentées par l’IPBES pour affronter ces crises figurent la conservation et la restauration des espaces naturels les plus précieux. A ce titre, la restauration de la mangrove, des zones humides, des marécages, des milieux marins côtiers, des rivières, constituent des missions prioritaires. Ainsi, dans le Pas-de-Calais, un travail mené sur la rivière la Hem vise à restaurer le cours d’eau, replanter des haies, lutter contre l’érosion et prendre des mesures agro-environnementales. Dans d’autres régions, il s’agira d’aider les cours d’eau à retrouver leurs méandres comme dans le Jura ou dans l’Aube. Autre exemple, la restauration ambitieuse du Drac dans le Champsaur.
«Santé, environnement, une seule santé»
Le deuxième axe stratégique que l’IPBES retient est la «conduite de changement volontariste» pour agir sur les activités humaines nocives comme les industries minières, pétrolières, l’exploitation forestière, l’agriculture et la pêche industrielles… L’achat de 90 hectares de parcelles agricoles dans la région de Pau pour les convertir en prairies de fauche ou en culture à bas niveau d’intrants illustre cette agriculture plus respectueuse (page IV). Car, en termes de santé, on connaît désormais les conséquences dramatiques pour la santé humaine, animale, et végétale de l’usage d’intrants chimiques par l’agriculture.
«Cette prise de conscience baptisée “On Health” nous rappelle que la santé animale, humaine et végétale sont intimement liées», souligne Gilles Pipien, animateur de l’Alliance santé biodiversité qui regroupe des associations, des vétérinaires, des juristes et des scientifiques comme l’écologue biologiste chercheur au CNRS Serge Morand, Patrick Giraudoux, professeur émérite d’écologie ou le biologiste Marc-André Selosse. L’objectif est de promouvoir le thème «santé, environnement, une seule santé !», à travers notamment des formations auprès de tous les publics et en particulier auprès des collectivités territoriales. «Déjà plusieurs grandes métropoles comme Strasbourg, Nantes, le Grand Besançon, Marseille, Nice ou le conseil régional de Nouvelle-Aquitaine ont intégré ce concept reliant santé humaine et environnement, dans leurs actions. Nous progressons mais il reste encore beaucoup à faire», souligne Gilles Pipien.
Monde suspendu
On le voit, des solutions existent. L’idée maîtresse aujourd’hui consiste à favoriser la résilience de la nature par elle-même. Mais cela suppose pour nous, humains, de nous reconnecter à elle, avec la même curiosité que Thibault Datry, écohydrologue à l’Inrae (Institut national de la recherche agronomique) qui se consacre depuis plus de vingt ans à l’étude des rivières intermittentes – celles qui s’assèchent à certaines saisons. «Les espèces y ont développé des stratégies originales pour s’adapter à l’assèchement temporaire. Certaines s’enfuient – comme les poissons — et reviendront quand l’eau sera de nouveau là. D’autres restent sur place et se mettent en “estivation”, – comme l’hibernation chez les ours —, en se calfeutrant dans la boue.» Un monde suspendu, prêt à revivre le moment venu.
On apprend aussi que, dans le Jura, l’assèchement fait le bonheur de lynx opportunistes qui empruntent ces rus à sec pour se déplacer à l’abri des regards… «L’assèchement constitue une véritable aubaine pour les renards, les oiseaux ou d’autres mammifères qui viennent se nourrir des poissons affaiblis ou morts. On a même observé des lynx pêchant des truites ! Ce sont des lieux uniques qui favorisent les interactions entre les espèces.» La vie peut être riche dans ces écosystèmes menacés par les activités humaines et les changements climatiques. D’où l’intérêt de les connaître, de comprendre leur fonctionnement pour mieux les préserver et les restaurer.




