Comment réconcilier métropoles et campagnes, périphéries et centres-villes, écologie et habitat ? Plongée, en partenariat avec Popsu (la Plateforme d’observation des projets et stratégies urbaines) dans les initiatives qui améliorent les politiques urbaines.
«Les espaces publics sont traditionnellement des espaces de domination et d’ostentation du pouvoir. Nous avons tendance à les associer spontanément à la démocratie, en oubliant que beaucoup d’entre eux sont au contraire pensés par les grands despotes d’hier et d’aujourd’hui pour maintenir leur pouvoir. Ce qui me frappe, c’est que nos républiques n’ont pas vraiment cherché à définir l’espace public démocratique. Qui le dessine, de quelle façon, avec quelle méthode ? Et à quelles conditions va-t-il véritablement favoriser et enrichir la démocratie ? Nous devons poser ces questions en des termes politiques, et non sous le seul angle de l’écologie, comme c’est parfois le cas aujourd’hui.
Nos espaces communs doivent offrir des réserves d’usages très différents, et en même temps être des créateurs d’usages. Des dispositifs publics, tels que certains jeux pour les enfants, sont des accélérateurs d’usages ; à rebours, une esplanade vide est peu propice à en inventer, elle est justement prévue pour les supprimer. C’est la diversité de postures imaginatives, de comportements (lire, manger, rencontrer des amis, dormir, observer…) qui permet de se sentir libre dans nos espaces publics, sans passer par la transgression qui ne remet pas en cause les dispositifs autoritaires.
Cette pluralité d’usages passe par la pluralité de l’espace : il faut créer des lieux dans les lieux, faire en sorte que chacun d’eux soit une région, qu’il ne soit pas déterminant, qu’il permette une appropriation créative. Quand les espaces publics sont évolutifs, l’individu devient un contributeur concret, et non un simple utilisateur. Il ne suit pas un mode d’emploi, il invente. A mes yeux, le concept de libre évolution est trop réservé à la nature, il gagnerait à être davantage appliqué aux pratiques humaines. C’est important d’être libre dehors. Le découplage entre jardin public et espace public, qui remonte au moins, en France, aux travaux de Haussmann, est fatal pour la démocratie et l’écologie à la fois, en plus d’être une dissociation extrêmement genrée. Supprimer le dualisme entre place et jardin est essentiel pour retrouver des espaces communs démocratiques. Nous avons besoin de nous déplacer dans des endroits qui nous accompagnent, plutôt que dans des endroits qui nous nient. Ainsi, du Cours Julien, à Marseille : sa déclivité offre une multitude d’espaces différents, en relation les uns avec les autres. On peut s’asseoir sans consommer, profiter de la vue à l’abri du reste de la ville. Enfants, vieux, jeunes, SDF… Tout le monde s’y retrouve. C’est le salon de la ville.
L’équilibre politique se construit sur la base d’une association entre les espaces privatifs et ces lieux où l’on se rencontre hors de la maison, et dont nous avons absolument besoin. Le dehors est le lieu de l’exploration, de l’imprévu, de l’altérité. Pour se parler, il faut des espaces communs. Gabriel Tarde, l’un des fondateurs de la sociologie, disait que ces lieux où l’on discute sont nécessaires au maintien d’un pays libre. En 1900, ce sont les cafés, les places, les rues, les bouts de trottoirs… Un régime dystopique ne peut s’imposer qu’en les supprimant. Les face-à-face qu’ils permettent sont l’antichambre de la socialisation, ce sans quoi on ne pourrait se prévaloir que d’un individualisme étriqué.»




