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Reportage

Près de Pau, un syndicat de terres agricoles pour décontaminer l’eau

Pour garantir une eau potable préservée de toute pollution phytosanitaire, le syndicat d’eau potable de la région de Jurançon a racheté plus de 80 hectares convertis en prairies permanentes qui n’exigent aucun pesticide.

Un champ de maïs transformé en prairie, à Narcastet (Pyrénées-Atlantiques), le 4 decembre. (Ulrich Lebeuf/Myop pour Libération)
ParDelphine Bernard-Bruls
photo Ulrich Lebeuf
Publié le 20/12/2025 à 18h14, mis à jour le 12/01/2026 à 11h40

Restauration des rivières, protection des nappes phréatiques ou des zones humides, lutte contre l’érosion… En partenariat avec l’Office français de la biodiversité, retour sur quelques initiatives pour préserver la nature.

A Mazères-Lezons (Pyrénées-Atlantiques), aux portes de Pau, un travail discret mais déterminant se joue depuis plus de quarante ans. Le syndicat mixte intercommunal d’eau potable de la région de Jurançon (SMEPJ) y mène une politique foncière patiente et résolue en faisant l’acquisition des terres agricoles situées au-dessus de la nappe alluviale du gave de Pau. L’objectif : garantir une eau potable préservée de toute pollution phytosanitaire. Cette stratégie de longue haleine a transformé ce territoire morcelé en vitrine du «zéro phyto». Un travail récompensé par le grand prix de l’Office français de la biodiversité (OFB).

Le constat était sans appel : les analyses d’eau brute montraient la présence régulière d’herbicides et pesticides comme le métolachlore et ses «métabolites». Malgré le respect des normes, le danger pour la ressource était toujours présent. Dès les années 80, le SMEPJ a donc engagé une démarche pionnière : maîtriser le foncier pour raisonner les usages. Une idée ambitieuse dans un territoire soumis à la pression urbaine et où les parcelles sont très fragmentées.

Au fil des décennies, le syndicat a racheté plus de 80 hectares, dont quelque 70 sont situés en périmètre de protection rapprochée (PPR). Ces terres sont systématiquement converties en prairies permanentes qui n’exigent aucun pesticide. Elles sont ensuite mises à disposition d’agriculteurs locaux, souvent de jeunes éleveurs à la recherche de surfaces, via des conventions de prêt à usage gratuites.

«Philosophie de vie»

Julien Heuré, 29 ans, exploite «pas loin de 70 hectares» entre Narcastet et Mazères-Lezons dont quatre sont au SMEPJ. Installé depuis le 1er janvier avec son élevage d’une vingtaine de chevaux de trait Comtois, il valorise ses prairies qui lui permettent de produire jusqu’à 1500 balles de foin chaque année. Ce fils d’éleveurs bovins, passionné depuis son plus jeune âge pour le métier, a hâte de s’agrandir en reprenant l’exploitation de ses parents lorsqu’ils seront retraités.

En échange des terres, les exploitants s’engagent à maintenir des prairies de fauche, sans phyto et avec une fertilisation encadrée. Sur ces terrains plats du Béarn dédiés historiquement à l’agriculture, «il y avait beaucoup de cultures de maïs», explique Michael Martinez, animateur du plan d’action territorial du gave de Pau, employé par le SMEPJ. Or la maïsiculture «pose une grosse problématique de contamination de la ressource par les pesticides», développe-t-il. Julien Heuré, sur l’une de ses parcelles, vient ainsi de se séparer de son maïs pour y installer une prairie.

Cette maîtrise du foncier s’inscrit dans une stratégie globale. Le SMEPJ a combiné acquisitions, accompagnement agricole et volet réglementaire, avec notamment un arrêté préfectoral interdisant les pesticides dans les PPR depuis 2017 et la création d’une zone soumise à contrainte environnementale. L’agence de l’eau Adour Garonne et la région Nouvelle-Aquitaine financent jusqu’à 80% des achats, limitant l’impact du prix élevé des terres.

Frédéric et Martine Augareils exploitent ainsi cinq hectares de terres grâce à l’aide financière du syndicat ; ils ont pu semer du miscanthus (une plante qui permet de lutter contre les ruissellements, l’érosion des sols et ainsi de préserver la ressource en eau) et produire la litière de leurs vaches installées sur la plus grande partie de leur exploitation. «Sans cet appui, cela aurait été impossible», insiste l’agriculteur qui rappelle le prix de 3 000 euros l’hectare à l’implantation.

Le bilan est positif : entre 2020 et 2023, la concentration en pesticides est passée de 0,135 à 0,045 microgrammes par litre. Auquel s’ajoute le maintien de l’élevage local, le développement d’un paysage bocager apaisé près de la ville et une agriculture raisonnée ou sous label bio. «C’est une philosophie de vie, on est des jardiniers de l’espace», conclut Frédéric Augareils, dont les productions sont désormais classées en haute valeur environnementale sur son exploitation. Dans un contexte national où la protection des captages est un enjeu partagé, le modèle de Mazères-Lezons fait figure d’exemple. Une démonstration que la protection de l’eau ne se joue pas uniquement dans les stations de traitement mais bien sur les terres qui la recouvrent, à condition d’y consacrer du temps, des moyens et une vision collective.

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