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«Queens of Joy» ou les chemins de la liberté

Le documentaire diffusé sur Arte détaille la vie d’un groupe de drag-queens ukrainiennes engagées pour soutenir leur armée et lutter pour leurs libertés.

Extrait du documentaire «Queens of Joy». (DR)
Publié le 15/01/2026 à 11h07

Commencée en décembre 2024, Génération Ukraine est une collection de documentaires sur Arte pour sonder l’onde de choc causée par l’invasion russe et la guerre. Un programme dont «Libération» est partenaire.

Tout commence au Club 4B, un nouveau lieu pour les noctambules de Kyiv. Janna Darkroom, Reine Aura, Marlene Skandal et Monroe y finalisent une vidéo pour les réseaux sociaux, avec un message on peut plus explicite : «Aidez notre armée !» Sous leurs couches de paillettes et derrière les sourires Colgate, les quatre amies ont ainsi décidé de participer à l’effort de guerre. Pour la réalisatrice Olga Gibelinda, c’est l’occasion de tracer en pointillé le portrait de ces personnalités aux parcours dissemblables mais qui ont un point commun : être des reines de la nuit, ces drag-queens dans un pays où les droits à la différence de genre sont encore sujets à question.

Voilà sans doute pourquoi la documentariste choisit illico de revenir aux manifestations pour la démocratie et la liberté lors de la révolution de Maïdan, en février 2014. Quinze mois plus tôt, le parlement avait adopté une proposition de loi visant à combattre la «promotion de l’homosexualité», sur le modèle de celle promulguée en Russie. Et le 25 mai 2013, venait de tenir la première gay pride, malgré toutes les pressions. «Soutenir ce mouvement était une évidence», se remémore Monroe, dans un long plan d’intimes confidences. Née en Russie, celle qui se définit comme une «femme transgenre» va devenir une diva, qui passe à la télévision nationale et diffuse quotidiennement sur sa chaîne Youtube. Comme lors de son voyage de promotion du tourisme en Bucovine, «une des régions les plus sûres du pays».

Reine Aura, quant à elle, fut contre la révolution orange. C’était du temps où elle s’appelait Artur et votait Ianoukovytch, l’autoritaire président russophile. Depuis elle a changé d’orientation, tout en faisant son coming out, ce qui n’ira pas sans soucis. Désormais celui qui a pour oncle un colonel russe du FSB porte l’uniforme ukrainien, travaillant pour la logistique. Jusqu’à ce qu’elle devienne, le soir tombé, une reine de la nuit dans les loges du club Versace.

Quant à Sasha, livreur siglé Bolt le jour, il se transforme en Marlen Skandal, un surnom qui en dit suffisamment. «Ma nation s’est révélée à moi. Depuis 32 ans, je vivais à côté. Grâce à Poutine, nous n’avons jamais été aussi soudés.» Et de se souvenir des bombardements qui défigurèrent les immeubles face à lui aux premiers jours de la guerre.

Originaire de Kharkiv, ville à majorité russophone de l’est du pays, Artur milite pour la reconnaissance officielle des couples homosexuels et la fin des divergences de traitements. Lui vit une histoire d’amour avec la belle Olja, rencontrée dans un club gay où elle pensait ne pas être draguée. C’était sans compter avec la drag diva, il y a sept ans déjà.

«Les filles aimez les filles, les garçons aimez les garçons !» Tel un slogan, le refrain revient plusieurs fois durant les cinquante minutes, comme un appel à ne pas se démobiliser pour faire entendre sa différence. Plus de 50 000 personnes LGBTQ + serviraient dans l’armée…

Justement, et la guerre dans ces histoires-là ? Elle est présente en trame de fond, n’apparaissant vraiment que furtivement au bout de trente minutes à Dnipro, puis au détour de convois de soldats qui montent au front à Kharkiv, la ville d’Artur où il revient du côté du HLM où il a grandi. Las, la vie s’est arrêtée ou presque, il croise de rares personnes âgées restées sur place, soumis aux tirs d’en face.

«Poutine lui-même a un complexe lié aux LGBT. Il se bat pour montrer qu’il est un homme authentique», ironise Sacha, avant d’asséner : «Qu’il aille se faire foutre et se casse !» Et pour ce faire, toutes dans leurs habits de lumière se retrouvent pour une vente aux enchères qu’elles ont organisée au Club 4B : 144 préservatifs, une tasse Versace, des produits de beauté… 50 000 Hryvnias seront récoltés pour soutenir la 206e brigade terrestre. Tout juste 1 000 euros, c’est peu mais ce n’est pas rien. C’est surtout la preuve d’une convergence des luttes pour celles qui n’oublient pas qu’il leur faut se battre pour une reconnaissance «juste, pleine et légale» selon les mots de l’une d’entre elles. «N’ayez pas peur ! On n’a pas peur de la Russie, pourquoi avoir peur du voisin !», déclame au micro Monroe face à un parterre, tout acquis à cette cause.

En attendant, elles entendent bel et bien «chanter et danser, tout en étant utile à nos défenseurs». La force du symbole fait ici pleinement double sens.

Queens of Joy. Documentaire d’Olga Gibelinda (France /Ukraine, 2025, 1 h 01 min) Coproduction : ARTE GEIE, Malanka Studios, Les Steppes Productions, Films & Chips. Première diffusion le 20 janvier 2026. Déjà disponible à la demande sur le site d’Arte (et ci-dessus).
Dans le cadres du festival EVERYBODY au Carreau du Temple, la version longue du documentaire sera présentée en présence de la réalisatrice Olga Gibelinda et de personnalités ukrainiennes.
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