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Reportage

Rando, chiens nordiques, «escape game sauvage» : le Vercors se projette dans l’après-ski

Alors que le réchauffement climatique met les sports de glisse en péril, trois guides racontent comment les activités de plein air se réinventent pour profiter de la montagne en hiver quel que soit l’enneigement.

A Font d'Urle, dans le Vercors. (François Le Diascorn /Gamma-Rapho via Getty Images)
ParFrançois Carrel
envoyé spécial sur le plateau du Vercors
Publié le 30/11/2025 à 7h10

Marc Mossalgue, habitant d’Autrans-Méaudre en Vercors (Isère) et citoyen engagé dans la vie de cette commune réunifiée aux deux domaines skiables, pose le cadre : «Le ski de piste n’est plus rentable à notre altitude. La neige tombe parfois mais de façon plus aléatoire… Les activités dépendantes du ski font chaque année un pari de plus en plus incertain. Face à une telle secousse culturelle et économique, c’est la division qui menace de l’emporter : les “pro ski” contre lesanti ski”, les autochtones contre les néoruraux, les anciens contre les jeunes…»

L’expert en communication stratégique en appelle à une profonde évolution de l’image du Vercors : «Le silence, la nature, l’air frais, les grands espaces, la gastronomie, l’artisanat… Et le ski lorsque la neige recouvre nos montagnes ! N’y a-t-il pas matière à écrire une nouvelle page pour nos territoires de moyenne montagne ? Et si cet hiver, au lieu d’aller au ski, on allait à la montagne ?»

«Le quatre-saisons, c’est l’avenir»

Une évidence – et une réalité économique déjà – pour de nombreux professionnels du tourisme outdoor local. Ugo Raillard, accompagnateur en montagne à Lans-en-Vercors, a fondé en 2018 l’agence Pied vert avec ses collègues Yann et Yohan, sur la base d’une offre de sorties et d’activités s’affranchissant d’emblée de la distinction hiver/été. Escape game sauvage, «aventure trappeur» sur les traces du loup, du bouquetin, de la marmotte ou des cerfs, aucune de leurs propositions ne dépend de la présence de la neige. «Tous ceux qui n’ont pas pris ce tournant vont devoir le faire, martèle Ugo Raillard, le quatre-saisons, c’est l’avenir.»

Pied vert est ouvert toute l’année, douze mois sur douze et sept jours sur sept, avec la volonté, l’hiver, «de ne plus seulement travailler avec la neige, poursuit le quadragénaire. Quand elle est là, ça fait plaisir et on en profite, mais comme on a perdu en gros un mois d’enneigement permanent en soixante ans, il faut apprendre à ne plus penser automatiquement “neige” pour l’hiver en moyenne montagne.»

«Nous adaptons notre mode de déplacement à l’enneigement : la raquette à neige, par exemple, n’est pas une activité en soi mais bien un moyen d’accéder à la montagne, poursuit Ugo Raillard. Pas question de s’acharner avec ces outils si la neige est dure, s’il y a des cailloux : on bascule souvent sur l’usage de cramponettes [des crampons placés sous les chaussures, ndlr]. Pour nos bivouacs hivernaux, s’il n’est pas possible de fabriquer des igloos même dans nos combes à froid qui ne voient jamais le soleil, nous utilisons notre grand tipi, avec son poêle à bois portable.»

«Des prairies givrées au petit matin»

Cela passe par un échange clair avec les clients : «A chaque réservation de sorties raquettes ou igloo, nous annonçons que l’enneigement n’est pas garanti et qu’une activité alternative sera proposée le cas échéant. Les refus à l’achat restent très rares : à partir du moment où ils sont informés, les gens sont réceptifs, ils s’adaptent très bien.» Pas étonnant, sourit l’accompagnateur : «L’hiver en montagne a des atouts forts, plus de calme, une nature changeante avec ses surprises chaque jour, des arbres et prairies givrées au petit matin, des mers de nuages sur les basses vallées… C’est une saison féérique !»

Anne-Laure Mignerey, à la tête du foyer de ski de fond de Méaudre, porte avec volontarisme une politique de diversification qui permet à tous, en particulier aux enfants et scolaires, cœur de cible de la structure, de profiter de l’hiver quel que soit l’enneigement. «On ne parlait que de l’imaginaire de la neige auparavant, aujourd’hui on parle de l’imaginaire de montagne. L’hiver n’est qu’une partie de ce qu’offre la montagne, et le ski, même s’il reste magique, n’est qu’une des activités hivernales !» tranche l’ancienne championne de fond et de biathlon.

Pas d’état d’âme : «Nous sommes super souples et adaptables, tout naturellement car les fondeurs ont toujours été des pratiquants de sport de pleine nature à l’année !» La structure, qui s’est donné le nom et le statut d’«école de la montagne» dès 2021, est à même de tourner par tout enneigement grâce à son offre très riche : biathlon à pied, ski-roues, course d’orientation, sortie nature ou patrimoine, marche nordique, préparation physique générale, randonnée en altitude…

Même si ce modèle économique est fragile pour la structure qui reste dépendante des revenus de location du matériel de ski des hivers bien enneigés, la bascule est en route. «Nous disons aux instituteurs : “montez quand même”, car passer une belle journée à la montagne n’est pas seulement lié à la neige, insiste Anne-Laure Mignerey. La plupart le savent et viennent. Certains annulent, mais ce sont souvent les élus qui restent à convaincre…»

Chiens nordiques

Sandra Coignard-Dussaux, musheuse (conductrice de traîneau) installée l’hiver avec ses dix-huit chiens au bord du practice de golf de Corrençon-en-Vercors, a transformé l’activité de sa structure Les extraPattes : «Je me suis éloignée du terme “chiens de traîneaux” pour privilégier celui de “chiens nordiques”. Même chez les Inuits, ces animaux travaillent sur tous les terrains, pas seulement sur la neige ! J’ai dû faire un petit deuil au départ, mais j’y ai beaucoup gagné.»

Si elle a toujours quelques pulkas ou traîneaux, elle les remplace dès que possible par des sulkys, petites charrettes pour les enfants. Elle a surtout développé, avec passion, son activité de marche accompagnée, ou plutôt tractée : cani-balade, cani-rando, cani-cross… «On me demande beaucoup de sorties en lien avec la neige, donc j’avertis de l’incertitude de l’enneigement et je propose une activité hors neige qui restera inoubliable. Les gens suivent et se fidélisent : ils ont un contact beaucoup plus intime et familier avec ces chiens qui ont une énergie de fou et que je leur apprends à commander et à utiliser.»

Sans neige, l’éducatrice sportive en attelage canin est parfaitement à l’aise : «Nous avons plus de liberté, on peut aller partout – sauf dans les espaces protégés, et en cette saison, la nature est plus calme, on dérange moins la faune, qui est plus visible, on peut faire des nocturnes… La montagne hivernale, même sans neige, c’est magique !»

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