Les aquarelles de Samivel, de son vrai nom Paul Gayet-Tancrède (1907-1992), occupent une place unique dans la culture montagnarde. Finesse, onirisme, poésie : la beauté de ses représentations des sommets, qu’ils soient déserts ou parcourus par des skieurs, des alpinistes ou des animaux sauvages, ont ravi des générations d’amoureux de l’Alpe. Nul autre n’a su comme lui sublimer les paysages d’altitude, la fine dentelle d’une corniche ou d’une arête de granit, la splendeur d’un champ de neige : «J’aime les grandes plages de silence, les variations subtiles de ton, à la première apparence presque monochrome, les décors flottant dans une dimension quasi immatérielle», aimait-il expliquer.
La maison Guérin, antenne des éditions Paulsen, lui consacre une biographie fouillée et très richement illustrée, signée par l’ex-journaliste grenoblo-chamoniarde Sophie Cuenot (1). L’ouvrage, édité dans la collection Texte et Images, le format star de l’éditeur chamoniard qui fête cette année ses 30 ans, nous plonge dans le parcours de vie, les combats et l’œuvre foisonnante de Samivel.
Maladresses et indélicatesses
Car au-delà de la peinture, l’auteur, savoyard d’adoption, s’est consacré avec bonheur au dessin de presse, à l’illustration ou l’écriture de livres pour enfants, au tournage de documentaires, à la photographie, à l’écriture de romans, de nouvelles et d’essais… Loin de se limiter à la montagne, il a tourné au Groenland avec Paul-Emile Victor, réalisé des documentaires à succès sur l’Egypte, la Grèce et l’Islande pour les cycles de conférences «Connaissance du monde», a illustré des éditions de Villon, La Fontaine, Jonathan Swift, Rabelais, mais aussi la Grande Peur dans la montagne de Charles Ferdinand Ramuz ou les récits d’aventure d’Alain Bombard et Norbert Casteret.
C’est néanmoins dans l’univers des neiges qu’il a laissé la trace la plus profonde. Pratiquant passionné de l’alpinisme et du ski de montagne, il a été le premier des auteurs alpins, dès les années 30, à manier l’ironie et l’autodérision, jetant sur ses congénères grimpeurs et skieurs un œil malicieux, parfois féroce, brocardant via ses dessins aux légendes sarcastiques la vanité, les maladresses et les indélicatesses des pratiquants des sports de montagne.
Visionnaire, il a toute sa vie durant dénoncé en précurseur de l’écologie alpine les travers de l’industrialisation des sports d’hiver, les aménagements d’altitude destructeurs, la surfréquentation et la pollution des sommets. Son engagement contre un projet de route touristique au col du Bonhomme, dans son jardin chéri des Contamines, pour la création des parcs nationaux alpins – l’affiche créée pour le parc de la Vanoise reste son œuvre la plus connue – comme son compagnonnage actif des défenseurs de la montagne du Club alpin français ou de Mountain Wilderness, en témoignent.
Amoureux fou des beautés de la nature, l’auteur de l’Œil émerveillé ou de l’Opéra de pics (préfacé par Jean Giono) avait dit un jour : «Il existe un monde d’espace, d’eau libre et de bêtes naïves ou brille encore la jeunesse du monde, et il dépend de nous, et de nous seuls, qu’il survive.»




