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Shakiba Dawod, la passeuse d’espoir

Venue d’Afghanistan, la jeune femme, médiatrice culturelle et interprète à l’Ofpra, est membre du Parlement des exilés et milite pour faire entendre la voix des femmes exilées.

Shakiba Dawod, comédienne, artiste et militante afghane, à Paris en mars 2023. (Frédérique Le Brun/Saif Images)
Publié le 10/11/2025 à 13h33, mis à jour le 12/11/2025 à 10h50

Le visage rond et plein de Shakiba Dawod donne à la quadragénaire un air juvénile que la gravité du récit de son départ d’Afghanistan vient immédiatement contrecarrer. En 2008, elle joue à Kaboul un Tartuffe, adapté aux codes de la société afghane. Ce n’est pas du goût de tout le monde. Une jeune fille de 18 ans qui voulait intégrer la petite troupe de théâtre est enlevée par ses cousins, décapitée et jetée dans un puits. Elle raconte que son corps fut retrouvé quelques mois plus tard. Cet événement déclenche le départ pour la France, grâce à l’accompagnement du théâtre du Soleil. C’est déjà son second exil. Native d’un village iranien, elle grandit à Ispahan, avant de rentrer en Afghanistan avec sa famille en 2003. Un départ douloureux pour la jeune fille qui n’a même pas 20 ans. «J’ai emporté un sachet rempli avec la terre d’Iran que j’ai gardé longtemps.»

Culpabilité

Shakiba et son conjoint débarquent à Paris début 2009, fraîchement mariés, après avoir dû lutter pour faire accepter cette union, en s’opposant à plusieurs mariages arrangés. Ici, elle donne naissance à leur fille et reprend ses études en art et design, à l’École des Arts Décoratifs (les arts-déco). «Je voulais devenir costumière et refaire du théâtre», dit-elle. Grâce à cette formation, elle peut travailler comme assistante styliste pour de grandes maisons de mode, et continue en parallèle à jouer en tant que comédienne au sein de troupes de théâtre. Elle y trouve du réconfort, mais comprend que c’est un lieu unique. «Je ne me rendais pas compte que j’étais dans un milieu protégé et privilégié.»

Aux arts-déco, elle apprend beaucoup mais décrit aussi des amitiés superficielles, la fête, des codes de la bourgeoisie qu’elle ignore. «Je voulais rester dans cette euphorie, j’étais ignorante et insouciante, je voulais juste réaliser mes propres rêves», raconte-t-elle. Et la culpabilité la rattrape, elle sent qu’elle est loin de «celle qu’elle voudrait être» ; elle veut avoir un impact sur la vie des femmes réfugiées, des Afghanes.

En 2016, elle tombe en dépression, a des pensées suicidaires. Un soir, elle appelle un ami étudiant à l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers (Belgique) pour lui dire adieu. «Il était 23 heures et il m’a dit, «attends-moi, à 5 heures je serai là.» J’allais me jeter dans la Seine et il a pris un taxi pour être avec moi. Ce geste d’humanité a changé ma vie. J’ai pensé : même si une seule personne dans ce monde m’aime de cette façon, ça suffit pour continuer à vivre.»

Renaissance

Elle divorce, change de vie, devient interprète à l’Ofpra (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides), s’engage dans des associations. «J’ai décidé de rentrer dans le militantisme pour les femmes, les réfugiés et pour les minorités de genre. J’avais besoin d’humanité et d’humilité. Que tout ne soit pas dans un rapport de rendement ; et de savoir que ma vie pouvait participer à la diminution de la souffrance des autres.»

Et puis, le Parlement des exilés est arrivé sur sa route. L’association se donne pour mission de donner une voix et un poids dans la société aux personnes qui ne sont pas nées en France, mais qui y vivent. Shakiba Dawod fait désormais partie de ce Parlement. Elle décrit une «décision difficile à prendre» car elle a dû renoncer à un contrat dans la fonction publique pour y prendre part, et touche 1 150 euros mensuels cette année pour son mandat. Consciente d’abandonner la «sécurité d’un bon salaire», elle dit faire «un sacrifice et le choix d’une vie précaire, pour la France et pour les personnes exilées.» Parmi les revendications, on trouve le droit de vote aux élections locales et Shakiba insiste également sur les présidentielles. Mais au sein de cette représentation, sa priorité est la lutte pour l’apprentissage de la langue française, l’accès au logement, au travail, la reconnaissance des diplômes obtenus à l’étranger et, bien-sûr, les droits des femmes et des mineurs.

Elle se bat en particulier pour les femmes afghanes : «Les talibans privent les femmes d’éducation, les empêchent de travailler et de sortir dans espace public, c’est un apartheid de genre.» Son désir ? Être une messagère, pour porter leurs voix et s’impliquer dans l’intégration des personnes afghanes et iraniennes, ici. «Je suis arrivée il y a longtemps, je connais la société française, dans mon corps et dans mon âme. Quand on arrive on se sent seule, désorientée. Je peux aider et accompagner pour que cette transition d’une culture vers une autre soit plus douce, plus fluide».

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