Depuis sa création en 2015, l’association de sauvetage en mer a sauvé la vie à plus de 42 000 exilés en détresse. Témoignages, reportages et rencontres à l’occasion de leur soirée «L’Escale Solidaire» au Châtelet le 1er décembre.
Tout commence par un constat d’impuissance. En ce début d’année 2015, la Méditerranée devient le théâtre de naufrages à répétition. Des embarcations surchargées chavirent, des centaines de vies sont englouties, sous le regard impassible de l’Europe. De Marseille à Berlin, une poignée de femmes et d’hommes refusent, eux, de se résigner. Parmi ces irréductibles, Sophie Beau, coordinatrice de projets humanitaires depuis près de deux décennies, et Klaus Vogel, capitaine de marine marchande allemand, bouleversés par les drames qui se multiplient. Ensemble, ils partagent la même certitude : il faut agir. «On se disait qu’il était impensable que personne ne fasse rien alors que la Méditerranée centrale [le couloir maritime entre la Libye et l’Italie, ndlr] était devenue la route migratoire la plus meurtrière au monde. On ne pouvait plus supporter de ne rien faire, alors on a créé une association civile pour pallier la défaillance des Etats», se souvient Sophie Beau.
Près de 300 000 euros en six semaines
L’année précédente, Rome avait mis fin à l’opération Mare Nostrum, son dispositif de sauvetage public lancé après le naufrage de Lampedusa, jugé trop coûteux et politiquement sensible. Pour combler ce vide, des citoyens, marins et humanitaires se rassemblent alors le 9 mai à Berlin, puis le 20 juin à Marseille pour créer SOS Méditerranée, une association de sauvetage en mer. Son ambition tient en trois mots : sauver, protéger, témoigner. Mais très vite, la petite équipe de bénévoles doit relever un défi de taille : trouver un navire capable de patrouiller en autonomie pendant plusieurs semaines, d’accueillir un grand nombre de rescapés et d’être équipé d’un dispositif médical opérationnel.
Faute de bailleurs institutionnels prêts à financer le projet, l’association se tourne vers le crowdfunding, via la plateforme française Ulule, et lance une collecte publique pour soutenir son ambition humanitaire. «C’est à ce moment-là que l’on comprend que ce projet sera citoyen ou qu’il ne sera pas. Mais on se rend compte aussi qu’il existe une véritable indignation collective», poursuit la cofondatrice et désormais directrice générale de SOS Méditerranée. En seulement six semaines, l’association parvient à récolter 275 000 euros, un montant record sur Ulule à l’époque. Cette somme permet à SOS Méditerranée d’affréter l’Aquarius, un imposant bateau de 77 mètres de long sur 12 mètres de large, mis à disposition par un armateur allemand. Son coût opérationnel s’élève alors à 11 000 euros par jour.
Le 26 février 2016, le navire prend le large pour sa première mission dans les eaux internationales au large de la Libye, en partenariat avec Médecins sans frontières (MSF). Plusieurs centaines de personnes sont secourues au cours des trois premiers mois. «A l’époque, la coordination des sauvetages était exclusivement effectuée par les garde-côtes italiens, de manière très professionnelle», explique Sophie Beau. Parallèlement, SOS Méditerranée étend sa présence en Europe : outre l’Allemagne et la France, l’association dispose désormais de représentations légales en Italie et en Suisse. Elle se professionnalise progressivement, avec le recrutement de salariés et la création de plusieurs antennes de bénévoles réparties à travers l’Hexagone.
De l’Aquarius à l’Ocean Viking
Le tournant a lieu à partir de 2018, lorsque l’Aquarius se retrouve confronté à des blocages politiques sans précédent. Matteo Salvini, alors ministre italien de l’Intérieur, annonce la fermeture des ports italiens aux navires humanitaires, laissant plus de 600 rescapés à bord du bateau de SOS Méditerranée. Dans le même temps, l’Union européenne amorce un processus d’externalisation de ses frontières, en déléguant une partie de la coordination des sauvetages aux autorités libyennes, un État fragilisé et incapable d’assurer une protection fiable en mer. «La montée du populisme en Italie a transformé les ONG en boucs émissaires, accusées d’être responsables du “fardeau migratoire” dans le pays et de faciliter un prétendu «grand remplacement». La criminalisation des opérations de sauvetage a alors commencé», déplore l’humanitaire.
Mais l’Aquarius devient aussi parfois le théâtre d’un symbole d’espoir : le 27 janvier 2018, une femme nigériane y donne naissance à une petite fille prénommée Mercy, l’un des six bébés nés pendant la traversée. Son histoire inspire le duo français Madame Monsieur, qui compose une chanson et représente ensuite la France au concours de l’Eurovision, offrant un écho international à cette rare histoire de vie au milieu du chaos de la Méditerranée. Le navire continue néanmoins de subir un «harcèlement politique, administratif et judiciaire» de la part de Rome. SOS Méditerranée décide alors de se séparer de l’Aquarius et se tourne vers l’Ocean Viking, un navire battant pavillon norvégien, plus robuste et performant. Le maintien de ses missions en mer mobilise désormais près de 24 000 euros par jour.
Depuis 2023, la politique migratoire italienne s’est encore durcie. Un décret impose désormais aux navires humanitaires de rallier immédiatement le port qui leur est assigné après un sauvetage, les empêchant d’intervenir sur d’autres embarcations en détresse. Dans le même temps, les garde-côtes libyens, toujours largement financés par l’UE, multiplient les intimidations. En août, l’Ocean Viking a même essuyé des tirs alors qu’il portait assistance à des embarcations en détresse. Depuis, le navire est immobilisé pour réparations dans le port italien de Syracuse, incapable de reprendre la mer.
«La situation est de pire en pire, le droit maritime international est complètement bafoué», déplore Sophie Beau, qui conserve malgré tout un peu d’espoir. En dépit de la banalisation des morts en Méditerranée (plus de 32 900 depuis 2014), SOS Méditerranée est «toujours là» pour porter secours aux plus vulnérables. Forte d’une équipe de 50 salariés et de centaines de bénévoles, l’association a mené en dix ans pas moins de 451 opérations, permettant de sauver la vie à plus de 42 700 personnes.




