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Entretien croisé

Sur le climat, «un enjeu d’information et de désinformation»

Rencontre entre Valérie Masson-Delmotte, climatologue et ancienne coprésidente du groupe n° 1 du Giec, et le dramaturge et géographe Frédéric Ferrer.

Un manifestant s'enduit les mains d'huile lors d'une action d'Extinction Rebellion bloquant une autoroute pour protester contre les subventions aux énergies fossiles, à La Haye, aux Pays-Bas, le 28 octobre 2025. (Peter Dejong/AP)
Publié le 25/11/2025 à 17h38

Culture, éducation, justice, information, sciences… Syndeac, le syndicat national des entreprises artistiques et culturelles, a organisé en 2025 une série de débats pour souligner le rôle et l’importance des services publics dans la société. Retour sur quelques moments clés.

Article paru à l’occasion du débat «Information, sciences et complotisme» le 24 novembre à Nancy.

Les climatosceptiques ont trouvé des stratégies plus fines que la négation pure et simple du changement climatique : face au consensus scientifique toujours plus robuste, la posture était devenue intenable. Alors, ils préfèrent aujourd’hui éroder la confiance accordée dans les connaissances scientifiques, et semer le doute sur les leviers d’action de la transition écologique.

Valérie Masson-Delmotte, climatologue et ancienne coprésidente du groupe n° 1 du Giec, observe attentivement ce phénomène. Le dramaturge et géographe Frédéric Ferrer, de son côté, illustre les dynamiques à l’œuvre entre acteurs de la transition climatique dans des pièces de théâtre. Entretien croisé à l’occasion du débat qui s’est tenu à Nancy, le 24 novembre.

La COP 31 (1) s’achève avec un goût amer. Pensez-vous que les participants manquent d’information en matière climatique, ou simplement qu’ils sont prisonniers de contraintes économiques et diplomatiques ?

Valérie Masson-Delmotte. J’ai assisté à la COP15 et à la COP26, et j’ai pu constater que, si les négociateurs eux-mêmes se formaient sur le sujet, pour beaucoup de participants, l’appropriation des connaissances scientifiques n’était pas toujours acquise. Il en va de même du reste de la société, hors de la COP. Je suis frappée de voir que beaucoup de personnes ont une incompréhension de ce qu’implique réellement le dérèglement climatique. C’est pour cela que je rappelle, chaque fois que j’en ai l’occasion, que 3 degrés de plus en France en 2 100 [la trajectoire actuelle de réchauffement global est de + 2,5 °C, ndlr], ça veut dire subir dix fois plus de vagues de chaleur que dans ma jeunesse. Alors il y a certes un sujet de tensions géopolitiques croissantes, mais aussi un enjeu d’information et de désinformation.

Frédéric Ferrer. J’avais mis en scène une Conférence des parties fictives, au moment de la COP21 [à Paris, ndlr].

V.M.-D. Ce qui est tout à fait pertinent, car les COP sont de grandes pièces de théâtre ! Les pièces de Frédéric donnent à voir les jeux d’acteur derrière les différents discours, qui sont invisibles au quotidien. Elles permettent de mieux comprendre ce qui relève de l’information et ce qui tient de la désinformation, et d’expliciter les différentes visions du monde des participants.

F.F. Pour me documenter, j’étais notamment allé suivre les réunions techniques, qui servent à préparer les COP. Ce qu’on voyait alors, et ce que l’on observe aujourd’hui encore, c’est que les COP sont des usines de lenteur. Cela s’explique notamment parce que les producteurs de pétrole veulent continuer à exploiter ce qui est leur principale source de richesse. On voit aussi que certains pays, comme la Russie, pourraient bénéficier du réchauffement climatique, car les Russes pensent que cela permettrait l’exploitation du bassin arctique. Les COP sont à cet égard de magnifiques théâtres du monde, et on ne peut s’en passer, car la question climatique ne peut se régler qu’à l’échelle mondiale. Mais la question que je me pose est : est-ce que ça avance quand même un peu, ou est-ce que l’accord de Paris a été totalement inutile ?

V.M.-D. Il y a des choses qui ont avancé : avant l’accord de Paris, les émissions des pays dits développés baissaient lentement, et elles baissent un peu plus vite aujourd’hui ; celles des pays dits émergents montaient fort, et elles montent moins fort aujourd’hui.

V.M.-D. La désinformation s’est déplacée de sujet : elle ne porte plus sur l’origine anthropique du réchauffement climatique, mais elle se tourne sur les leviers d’action : elle vise à rendre clivantes les solutions proposées par l’expertise scientifique. Un exemple emblématique : Patrick Pouyanné, le PDG de TotalEnergies, a été interrogé sur les liens entre l’extraction d’énergies fossiles et l’ouragan Mélissa en Jamaïque. Il a répondu qu’il y a toujours eu des tempêtes en Jamaïque, et qu’il doute qu’on puisse établir un lien de cause à effet. C’est typiquement de la désinformation : quatre études d’attribution différentes montrent que le dérèglement climatique a rendu Mélissa six fois plus probable.

Vous vous adressez généralement à des publics déjà informés : pensez-vous tout de même que ce travail d’éducation reste nécessaire ?

F.F. L’information sur la situation écologique actuelle, c’est, pour moi, précisément l’une des questions que l’art peut prendre en charge. Le théâtre donne l’occasion d’organiser la confrontation de différents discours. Il permet aussi d’amener sur le plateau certains discours qui sont moins entendus, afin de contrebalancer le récit dominant, que l’on entend un peu partout. Je mène actuellement un projet, «Comment Nicole a tout pété», qui porte sur l’extraction minière, au travers du cas de la mine de lithium de l’Allier. Ce spectacle met en scène le débat public qui a eu lieu autour de la mine d’Echassière : on voit bien que, dans la réalité, le porteur de projet, l’Etat, les élus, ont été les plus entendus. Le théâtre permet de faire émerger le contre-discours citoyen, qui demande : quel lithium voulons-nous, pour quoi faire, avec quelles conséquences ?

V.M.-D. Dans les rencontres publiques que j’ai faites récemment, j’observe un certain nombre d’idées reçues, ou de lectures simplifiées des enjeux environnementaux. Par exemple, de nombreux participants pensaient que le transport maritime était la première source d’émissions de gaz à effet de serre, ce qui est en réalité loin d’être le cas. Par ailleurs, je crois que sur ces enjeux, il faut toujours prendre le temps de rentrer dans la complexité pour étudier soigneusement chacun des leviers d’action qui sont proposés.

(1) COP est l’acronyme de Conference of Parties, ou «Conférence des Parties» en français.

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