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Interview

«Toute violence faite aux femmes est une violence faite aux enfants»

Pour Karen Sadlier, docteure en psychologie clinique, être témoin de violences dans le foyer entraîne des souffrances post-traumatiques qu’il est impératif de soigner.

Lors d'un rassemblement contre les violences faites aux enfants à Paris, le 16 novembre 2024. (Quentin de Groeve/Hans Lucas. AFP)
Publié le 24/11/2025 à 13h22, mis à jour le 25/11/2025 à 17h39

D’après les données de l’enquête «Cadre de vie et sécurité» menée entre 2010-2015 par l’Insee et l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales, 143 000 enfants vivent au sein d’un foyer dans lequel une femme a déclaré des formes de violences sexuelles et /ou physiques. Ces chiffres ne tiennent pas compte des violences psychologiques. Le Centre Hubertine Auclert, qui lutte contre les inégalités et les discriminations fondées sur le sexe et le genre, estime dans un rapport qu’il «est essentiel de considérer que toute violence faite aux femmes est également une violence faite aux enfants.»

Karen Sadlier est docteure en psychologie clinique, spécialiste de la prise en charge des personnes victimes de violence. Elle est l’autrice de plusieurs ouvrages sur la question des violences intrafamiliales.

Comment peut-on être victime lorsque nous ne sommes pas le sujet sur lequel la violence s’exerce directement ?

On est victime car être témoin entraîne aussi une souffrance post-traumatique. Dans le cadre de la violence conjugale, l’enfant voit cette violence s’exercer sur une figure d’attachement, donc cela impacte son sentiment de sécurité psychique et physique, car il est dépendant de cette personne. Les agressions physiques, sexuelles, verbales, psychologiques, économiques, qui constituent la violence conjugale, créent un climat de vie quotidienne marqué par l’insécurité et la menace pour l’enfant.

Quelles sont les conséquences sur les enfants ?

D’abord, 60 % d’entre eux vont présenter un trouble de stress post-traumatique, de la même manière qu’une personne victime d’une agression sexuelle ou d’un attentat. Ils ont 10 à 17 fois plus de risques de développer un trouble anxieux, dépressif ou du comportement. S’il n’y a pas de prise en charge rapide et spécialisée, ces symptômes ne s’améliorent pas, voire s’aggravent, pour devenir des troubles chroniques. Or, l’accès aux soins spécifiques avec des unités spécialisées en trauma n’est pas garanti.

Ensuite, les enfants peuvent également présenter d’autres difficultés qui sont des tentatives de gestion des symptômes du trauma. Cela se manifeste par des taux plus élevés d’addictions, de troubles alimentaires, d’automutilation etc. Ce sont des stratégies inconscientes pour se couper de leurs émotions.

Le problème c’est que l’enfant reste souvent en contact avec le parent auteur des violences et que par ailleurs, l’autorité parentale conjointe permet au parent auteur d’exercer un veto sur la possibilité de mettre en place des soins spécialisés.

Les séquelles sont-elles aussi présentes à l’âge adulte ?

Oui, cela fait des adultes qui sont en souffrance. Cependant, dès que l’on peut mettre en œuvre des soins, on peut réduire l’intensité, la fréquence et la durée des symptômes, augmenter l’estime de soi et aider les personnes à ne pas répéter les mêmes schémas que ceux qu’ils ont vécus.

Que préconisez-vous pour une prise en charge optimale ?

Au moment de la plainte au sein du couple, il faut que les enfants soient englobés dans le processus. Il s’agira de faire jouer le principe de précaution dans un premier temps, bien entendu en respectant la présomption d’innocence. Le contact avec le parent mis en cause pourrait se mettre en place avec la présence de tiers formés à la question des violences, en s’assurant que le professionnel reste présent pendant toute la visite. Il faut également évaluer les impacts sur les enfants plutôt que de diviser entre relation conjugale et relation parentale. L’auteur de violence est la même personne, il faut arrêter de dissocier.

Je veux également insister sur la situation des enfants dans le cadre d’un féminicide. Ils doivent être considérés légalement comme des victimes de féminicide et bénéficier à ce titre de soin et d’accompagnement. Car dans ce cas, ils font également face à un deuil traumatique. La question des jeunes majeurs est particulièrement délicate. Dans une fratrie, les plus jeunes vont pouvoir être pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance (ASE), mais s’ils ont dépassé 18 ans ce n’est pas automatique, il faut se débrouiller.

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