Ateliers, conférences, témoignages de terrain et d’experts… Comment repenser nos relations en milieu professionnel ? Retour sur l’événement «Cap sur la santé mentale, bilan et perspective pour l’emploi», qui s’est tenu du 19 au 21 novembre à Paris.
Interviewée à l’occasion de sa participation à la troisième édition de Cap sur la santé mentale, Sophie Thiéry, présidente de la commission «Travail Emploi» du Conseil économique social et environnemental (Cese), détaille le chemin qui reste à parcourir en France dans le domaine de la santé mentale.
La santé mentale se porte mal en France, y compris dans l’emploi. Comment l’expliquer ?
Nous sommes en effet en queue du peloton européen concernant la santé au travail, comme le montrent les enquêtes Eurofound menées depuis plusieurs dizaines d’années. C’est inquiétant, d’autant que cette situation ne s’améliore pas, contrairement à celle d’autres pays.
En France, le sujet est encore tabou, et il reste extrêmement difficile à aborder dans l’emploi, plus encore que celui de la santé physique. Par ailleurs, trois grands tsunamis déferlent actuellement sur le monde du travail. Il ne s’agit pas de petites évolutions, d’ajustement de curseurs, mais bien de transformations radicales. Cela augmente la peur de perdre son poste, le stress face aux incertitudes et aux adaptations imposées, l’anxiété face à la perte de sens…
Quels sont ces «tsunamis» ?
Il y a d’abord les bouleversements écologiques : demain, nous devrons faire mieux, avec moins, en tous les cas changer de modèle. Des métiers vont disparaître, évoluer, se créer. L’IA transforme aussi radicalement l’organisation du travail, au-delà du lien homme machine. Elle impacte jusqu’aux métiers qualifiés qui étaient jusqu’ici plutôt préservés par la mécanisation ou la robotique, et elle se propage très vite. Souvenons-nous qu’en 2004, Facebook a mis dix mois pour atteindre un million d’utilisateurs. ChatGPT y est arrivé en cinq jours… Quant au troisième «tsunami», il concerne la démographie : dans quinze ans, la population active va baisser, une situation inédite depuis la Seconde Guerre Mondiale.
Comment agir face à ces nouveaux risques ?
Je vois dans ces transformations une opportunité pour reparler vraiment du travail (ce qui n’est pas assez le cas aujourd’hui dans les entreprises) et pour ouvrir le dialogue. Le fait qu’on commence à enfin à employer les bons mots, comme la «santé mentale au travail», rappelle que ce problème ne relève pas des seuls spécialistes. Et si on veut vraiment agir, il faut s’attaquer aux causes, c’est-à-dire faire de la prévention.
C’est loin d’être simple car quand les causes de la dégradation de la santé mentale sont issues du monde du travail, cela implique d’interroger des fondamentaux de l’entreprise : l’organisation des tâches, l’encadrement, l’articulation professionnel privé, etc.
Aujourd’hui, il y a une réelle urgence à changer les pratiques managériales, et à écouter les travailleurs. Les deux vont de pair. Sans cela, il y a des risques qui ne seront pas identifiés. C’est pourquoi, lors des assises du travail (Sophie Thiéry a été «garante» des Assises du travail avec Jean-Dominique Senard, en 2023, Ndlr), nous avons proposé de rajouter «le principe de l’écoute» aux neuf principes généraux qui existent déjà dans le code du travail. Plusieurs propositions de loi ont déjà été déposées en ce sens, mais jusqu’ici, le feuilleton gouvernemental a reporté leur examen.




