Santé, emploi, droits à un hébergement digne… A l’occasion du festival organisé par France terre d’asile au Ground Control, les 14 et 15 novembre à Paris, retour sur les itinéraires et les difficultés des femmes exilées.
Tu me dois.
Tu me dois d’avoir appris le français en regardant le club Dorothée.
Tu me dois d’avoir mélangé ma langue avec la tienne.
Tu me dois d’avoir oublié ma langue pour la tienne.
Tu me dois de connaître ton Histoire mieux que toi-même.
Tu me dois de défendre l’égalité, la liberté et la fraternité, celles de ta révolution qui est devenue la mienne.
Tu me dois toutes les fois où j’ai eu honte d’être moi-même.
Tu me dois le bruit des feux d’artifice et moi qui me cache sous la table parce que c’était forcément des bombardements.
Tu me dois la défense de la laïcité, celle que tu m’as apprise à l’école élémentaire Rouelle : «elle garantit la liberté de conscience. De celle-ci découle la liberté de manifester ses croyances ou convictions dans les limites de l’ordre public. Elle implique la neutralité de la loi sans distinction de religion ou de conviction.»
Je n’y verrai jamais l’interdiction du port du voile, de la kippa ou de la croix dans l’espace public.
Tu me dois d’être une femme française quand ça t’arrange, une femme arabe quand ça te sert et une femme musulmane quand je te dérange.
Tu me dois huit pièces de théâtre.
Tu me dois les douleurs dans le ventre devant ceux qui m’ont expliqué qu’ils sauraient faire mon travail mieux que moi-même.
Tu me dois ma sidération devant ceux qui m’ont violée.
Tu me dois mon envie de mourir devant tous ceux qui ne m’ont pas crue.
Tu me dois d’avoir renoncé à porter plainte.
Tu me dois d’apprendre à tes fils le consentement, le respect des minorités, la lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants.
Tu me dois d’avoir fait de «King Kong théorie» ma bible.
Tu me dois de me battre contre le racisme qui te remonte parce que je crois en toi plus qu’en moi-même.
Tu me dois de ne pas céder devant le fascisme parce que Jean Moulin, Louise Michel, Clément Méric et les milliers d’autres
Tu me dois de dénoncer les violences policières parce que Zyed et Bouna, Adama et les milliers d’autres.
Tu me dois mon cœur qui bat trop fort parce que L’ESPÈCE HUMAINE de Robert Antelme.
Tu me dois de dénoncer un génocide quand j’en vois un, parce que tu m’as appris à les reconnaître.
Tu me dois d’avoir fait découvrir I AM à des jeunes parce que c’est tragique qu’ils ne connaissent pas
Tu me dois toutes les larmes que j’ai versées en écoutant Brassens, Brel et Barbara.
Tu me dois mon envie de faire de la mise en scène parce que Monsieur Longuenesse en seconde.
Tu me dois d’avoir voté pour Ebony à la finale de la Star Ac parce que son talent.
Tu me dois mon superbe solo de danse sur Corona à la fête de l’école en cm².
Tu me dois tous mes sourires à ceux qui m’appellent «tarama» au lieu de Tamara et qui sont persuadés que c’est la première fois qu’on me fait la blague.
Tu me dois tous ces aventuriers qui me disent qu’ils rêveraient de visiter l’Iran quand je leur dis que je suis née à Bagdad.
Tu me dois les cadavres de mes parents qui nourrissent ta terre.
Tu me dois d’avoir crié «qui ne saute pas n’est pas Français» alors que je n’avais qu’une carte de séjour.
Tu me dois ma colère comprimée lorsque la guichetière de la préfecture me demande si je sais écrire en français en tenant mon diplôme de licence de sciences politiques dans ses mains.
Tu me dois mon frère qui est parti au Canada et ma sœur qui est partie en Suède.
Tu me dois mon espoir malgré ma solitude.
Tu me dois de ne pas oublier ce que tu m’as donné.
Tu me dois ma présence car ma liberté, mon épanouissement et mon bien-être sur le sol français sont les premiers témoins de toutes les valeurs que tu revendiques.
Tu me dois ton «identité nationale».
Chère France, tu me dois un Merci.
Tamara Al Saadi, citoyenne française née à Bagdad.




