Commencée en décembre 2024, Génération Ukraine est une collection de documentaires sur Arte pour sonder l’onde de choc causée par l’invasion russe et la guerre. Un programme dont «Libération» est partenaire.
Comment la guerre change ceux qui la vivent dans leur chair jour après jour ? Telle est l’histoire de Dmytro Dokuno, pacifiste ukrainien qui va devoir s’enrôler sous les drapeaux et verra ses idéaux se heurter à la violence de combats d’un autre siècle.
Tout commence paisiblement, ou presque. A l’image, cet artiste de 38 ans, cinéaste et photographe, «fils de la nature» qui court dans les bois ou se plonge dans la neige, nu. Disciple de Gandhi, il coule des jours heureux à des années-lumière du conflit qui va éclater. Sur fond de flûte bansuri, il invoque Krishna. Mais voilà se profile quelque chose d’énorme, un tsunami qui va mettre le feu à cette nature. «On se croirait dans une réalité parallèle. Dans tout le pays les sirènes résonnent et les chars circulent.» C’est ainsi qu’au premier jour de l’entrée des troupes russes va naître le refuge de l’amour, un petit campement de post-hippies qui forment une grande tribu. Comme un îlot paradisiaque tandis que le fracas sonne le tocsin.
Justement, le pays mobilise ses forces vives. Que faire? Suis-je venu au monde pour ôter la vie à autrui ? Dmytro Dokuno trouve la réponse dans les pensées de Krishna : Lève-toi et va combattre ! Le voilà donc en treillis, équipé de pied en cap, gilet pare-balles et talkie-walkie. Il sera l’un des éclaireurs dans une brigade d’assaut aéroportée, ceux qui partent en tête comme son grand-père durant la seconde guerre mondiale. «J’ai l’impression d’être dans un film», assure-t-il face caméra. Et c’est peut-être pour cela que son documentaire vérité a parfois des faux airs de fiction. Minicaméra embarquée au front ou en mode selfie, il va se filmer au jour le jour, offrant un témoignage au plus près des combats.
Le temps de passer par un camp d’entraînement au Royaume-Uni où ce ne sont pas que des vacances malgré l’insouciante ambiance, les recrues sont prêtes à aller à l’avant du front. «Aucun d’entre nous n’était préparé à la guerre», tempère celui a été nommé chef de section. A ses côtés toute la société civile ukrainienne : un directeur d’hôtel comme un ancien taulard… Tous craignent ce qui va advenir. Pour l’heure, la rude réalité des temps présents est le bombardement de leurs baraquements. Les voilà les deux pieds dans la guerre. Quelque chose a changé : les gens sont plus sérieux, ça rigole moins la première bataille approche… La peur taraude. Mille questions envahissent les pensées de Dmytro Dokuno. Suis-je capable de tuer ?
Ces atermoiements, le montage qui alterne la fureur de la ferraille qui défouraille et la douceur d’une nature paisible en rend compte, soulignant le drame qui se trame au fond de chacun. Plus le temps d’y penser, les morts vont s’enchaîner au rythme des combats, au fil d’une narration où il en appelle à Arjuna, la face guerrière de Krishna. Et quand Dmytro retourne quelques jours vers l’arrière, il reprend un peu goût à la vie, dansant dans un yoga festival au cœur des Carpates. «Depuis les profondeurs de l’enfer, je passe au paradis.» Pas question de parler de la guerre dans cette teuf à ciel ouvert.
Mais voilà son corps a perdu de la souplesse, sa joie se fait feinte, perdu entre le rêve d’un monde idéal et une réalité qui dure. Il va y retourner et être blessé. Le temps de panser ses plaies à Kontseba, le village de l’amour qui n’est plus. La guerre le hante sans cesse. Dmytro rêvait que tous ses gars puissent après la guerre venir chez lui bâtir un nouveau monde. Beaucoup n’en auront guère le plaisir, morts et parfois pas enterrés. Voilà pourquoi il lui faut de nouveau retourner vers Donetsk, où la milice Wagner sévit.
Au début de l’hiver, on pressent que tout sera de plus en plus difficile dans cet enfer glacial. Promu commandant d’une compagnie, le raveur traverse des paysages de désolation, tandis que les explosions grondent. L’heure n’est plus à envoyer de doux messages vidéo à Darya, sa douce. Ses sentiments se sont enfouis sous les gravats d’une guerre qui n’en finit pas. Désormais il tue. «Aucune philosophie, aucune place au doute». Désormais il filme tout en donnant les ordres, caméra sur le front, jusqu’au bout de la nuit. Les cris, le silence, le noir entrecoupent les images.
«La guerre me détruit.» Pas tout à fait, mais son corps d’athlète en porte les stigmates comme ses pensées fracturées. Un tympan déchiré, le genou déboîté, les pieds endommagés, il doit être opéré en février 2023. Un an après le début du conflit, pour Dmytro Dokuno, c’est le temps de la rééducation, de la réconciliation avec son âme meurtrie. Les joints l’aident à s’oublier, le LSD à encore triper. Comment se laver des cendres de la guerre ? En rêvant de construire Goloka, «la demeure éternelle de Krishna», en fait un centre de rééducation pour aider les autres à revenir à la vie. En attendant, plus rien ne sera comme avant pour celui qu’on voit, torse nu adossé à un remblai de terres, en guise d’ultime image d’un terrible journal intime au cœur des ténèbres.




