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Le Procès du siècle

Un monde fou, fou, fou…

Alors que l’information devrait offrir une meilleure compréhension du monde, les réseaux sociaux ne génèrent qu’anxiété, perte de repères ou fake news. Du non-stop et du trop-plein provoquant un épuisement des individus à mettre en parallèle avec l’épuisement des ressources de la planète.

La première source d’information des Français est une source d’information en continu, sur les réseaux sociaux. (Roni Bintang/Getty Images. AFP)
ParStéphanie Maurice
correspondante à Lille
Publié le 05/11/2025 à 13h16

Espace de débats pour interroger les changements du monde, le Procès du siècle se tient chaque lundi à l’auditorium du Mucem à Marseille. Libération, partenaire de l’événement depuis ses débuts, propose articles, interviews ou tribunes sur les thèmes de cette nouvelle saison. A suivre : le débat «Est-ce que ce monde rend fou ?» lundi 17 novembre avec Mathieu Bellahsen (psychiatre et auteur, lanceur d’alerte) et Nelly Pons (autrice).

Stephan Eicher le chantait déjà au début des années 1990, «les nouvelles sont mauvaises d’où qu’elles viennent.» C’était un autre temps. Le siècle d’avant, qui nous paraît aujourd’hui désirable, rhabillé par la nostalgie. Un siècle d’avant les catastrophes climatiques à répétition, les pandémies, les résurgences populistes à l’échelle mondiale, les guerres à Gaza, en Ukraine, au Soudan, avec leurs cortèges de soupçons de crimes contre l’Humanité. Pourtant déjà, la fatigue informationnelle pointait son nez.

Guenaëlle Gault, directrice générale de l’Observatoire Société et consommation (Obsoco), est formelle : depuis, les réseaux sociaux ont bouleversé en profondeur notre rapport au monde et à l’information. Elle a participé à la deuxième étude sur la fatigue informationnelle publiée en 2024 par l’institut Jean-Jaurès, après celle de 2022, et vient de publier un ouvrage intitulé Nos futurs possibles. «La modernité, c’était la croyance que le progrès technique et scientifique allait nous amener vers un progrès social et humain. Mais cette promesse est en train de se retourner contre nous. Les réseaux sociaux rendent plus aigu l’accélération de nos vies et notre incapacité à nous projeter», explique-t-elle.

Alors que l’information doit normalement offrir une meilleure compréhension du monde, pour forger notre opinion, les réseaux sociaux poursuivent un objectif différent : capter l’attention, et la monétiser, coûte que coûte. «C’est de l’ordre de la démagogie cognitive», souligne Guenaëlle Gault. «Avec la mal-information, vous ne métabolisez plus de la connaissance, mais de l’anxiété, de la perte de repères, de la défiance, ce qui vous rend plus fragile aux fake news.» Elle le rappelle, la première source d’information des Français est une source d’information en continu, sur les réseaux sociaux. Du non-stop, du trop-plein

Epuisement

Cette grande lassitude, Nelly Pons l’a documentée. Militante écologiste proche de Pierre Rabhi, elle a raconté son burn-out dans Le Grand épuisement, où elle analyse un «monde qui concourt à épuiser le vivant de manière systémique.» Le vivant dans son acceptation large, humain, animal et végétal réunis dans la même exploitation néolibérale. «C’est exactement le même processus, épuisement des ressources, et épuisement des individus dans le monde du travail, dans le monde parental ou militant. Plus personne n’est épargné», remarque-t-elle. «La seule différence, c’est que nous, humains, nous sommes acteurs de ce système dont nous profitons, et que nous subissons.» Le burn-out s’annonce, avec ces injonctions contradictoires, qui créent de la perte de sens. Consommer pour la croissance économique, mais rester sobre pour sauver la planète. Comment ne pas y perdre sa raison ?

Omniprésentes sur le Net, les recettes de bonheur et de développement personnel hérissent le poil de Mathieu Bellahsen, psychiatre, et lanceur d’alerte, qui milite pour une psychiatrie ouverte et émancipatrice. Le tour de force du néolibéralisme, estime-t-il, est de faire porter la charge des dysfonctionnements sur l’individu, sans questionner le système qui les provoque. Dans les entreprises, les collectifs de travail ont été cassés, et chacun se retrouve seul face à son objectif, seul avec sa souffrance. Pour le psychiatre, ces thérapies individuelles sont des façons de supporter la violence générale. «La santé mentale positive appelle à maîtriser sa vie : on nous demande en fait de nous adapter à ce monde économique», note-t-il. Si on va mal, cela relève d’un problème personnel, pas d’une surcharge de travail ou d’un management toxique.

Le psychiatre s’inquiète de l’injonction à la «bonne santé mentale, qui serait la condition d’une vie réussie». Il ajoute : «Alors qu’on a de moins en moins accès aux soins, on définit en creux ce que seraient des vies ratées». Pourtant, estime-t-il, c’est dénaturer ce qu’est la folie. «Elle devient un problème cérébral, alors qu’elle est constitutive de notre être : c’est le tragique de l’existence. Il faut être fou, sans être malade de sa folie, pour tomber amoureux ou en extase devant une œuvre d’art. »

Pour sortir de ce monde qui ne tourne plus très rond, Mathieu Bellahsen et Nelly Pons veulent retrouver du collectif, et instituer d’autres imaginaires. Changer de rapport au vivant, par exemple : «On ne peut pas considérer que notre planète est à notre service. On ne peut pas être en bonne santé en détruisant notre socle, la biosphère», pose Nelly Pons. Mathieu Bellhasen ajoute : «La question, c’est comment, collectivement, on va désaliéner le monde.» Un dialogue à poursuivre lundi 17 novembre au Mucem.

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