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Reportage

Contre les violences conjugales dans le Nord, un guichet unique en test pour accompagner les victimes

Aide juridique, psychologique, hébergement d’urgence... Dans le Valenciennois, un guichet unique permettant d’accompagner et soutenir les femmes victimes est en phase d’élaboration.

En 2024, le Nord était le troisième département où les violences conjugales étaient les plus fréquentes. (Mathilde Van Gheluwe/Libération)
ParStéphanie Maurice
correspondante à Lille
Publié le 25/11/2025 à 6h11

A l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, le 25 novembre, reportages, analyses et témoignages. Un dossier réalisé en partenariat avec le Crédit Mutuel.

Un observatoire ? Insuffisant. Il leur fallait un laboratoire des violences conjugales. Tous les acteurs publics du Valenciennois se sont assis autour de la table pour valider la création de cet outil innovant. Le territoire en a besoin, les chiffres sont mauvais, malgré tous les efforts. En 2024, le Nord est le troisième département de France où les violences conjugales sont les plus fréquentes. La juridiction de Valenciennes se classe deuxième dans le triste classement départemental, juste après Roubaix Tourcoing. Il y a en moyenne 1 900 plaintes par an. Dans 80 % des cas, les victimes sont des femmes…

La procureure de la République, Christelle Dumont, explique : «Nous avons besoin de mieux connaître la victime, de mieux connaître l’auteur. Les signaux faibles nous échappent complètement, pour l’instant. Combien de médecins généralistes ne savent pas quoi faire quand ils ont des suspicions ?» Elle le rappelle, le cycle des violences conjugales est désormais bien identifié : après l’explosion de violence, viennent la phase de justification, puis celle de la lune de miel, avant de repartir sur une tension grandissante. «Les statistiques le disent, il faut sept retours au foyer avant un départ définitif», souligne-t-elle. Laurent Depagne, vice-président chargé de la Cohésion sociale à Valenciennes métropole, ajoute : «Il y a nécessité d’observer, mais d’observer pour agir.»

Le sujet met tout le monde en mouvement : «Ici, la lutte contre ces violences est une volonté collective et historique», pose Stéphane Costaglioli, le sous-préfet de Valenciennes. C’est donc tout naturellement que les deux agglomérations du territoire, la Porte du Hainaut et Valenciennes métropole, les services de l’Etat et du procureur de la République se sont alliées dans cette initiative. Le Département les a rejoints plus tardivement : les violences conjugales pèsent lourd dans l’aide sociale à l’enfance, qui est de sa compétence. «Environ 80 % des enfants confiés à l’aide sociale sont issus d’un foyer violent», précise Anne-Sophie Boisseaux, conseillère départementale, déléguée à la lutte contre les violences intrafamiliales.

Terre d’expérimentation

Le Valenciennois a déployé la panoplie de réponses qu’on retrouve ailleurs en France : présence d’un intervenant social dans les commissariats et les gendarmeries pour accueillir les victimes qui veulent déposer plainte ; hébergements d’urgence pour les femmes qui quittent leur conjoint ; téléphone grave danger ; logements pour les auteurs présumés, qui ont l’obligation de quitter le domicile familial dans le cadre d’un contrôle judiciaire avant leur audience ; prise en charge globale des victimes, avec aide juridique et suivi psychologique.

Des groupes de parole, pour les victimes d’un côté, et pour les auteurs de l’autre, ont pour objectif de lutter contre la banalisation de la violence. Les professionnels de Prim’Toit, une association de Valenciennes, connaissent les arguments biaisés, du type, «s’il me frappe, c’est qu’il m’aime», la jalousie considérée comme normale, la surveillance des SMS, des sorties, qui sont généralement les premiers signes d’un contrôle coercitif de l’un sur l’autre.

Valenciennes est aussi une terre d’expérimentation. Les deux agglomérations financent l’un des deux Savu de France. Ce service d’aide aux victimes d’urgence se mobilise sur tout type d’infraction, de l’accident de la route aux féminicides. Du côté judiciaire, l’AIR (pour accompagnement individuel renforcé des mis en cause présentant une addiction) a été ouvert en 2020 aux auteurs de violences conjugales. En plus des soutiens à la réinsertion professionnelle et au sevrage, un accompagnement spécifique est prévu pour faire prendre conscience de la gravité des gestes. Le Département du Nord a innové avec une aide administrative d’urgence, avec ouverture des droits pour des femmes qui viennent de quitter leur domicile, et un soutien financier, si la famille percevait déjà le RSA. Elle a été testée en 2022 à Valenciennes, avant d’être généralisée à travers une loi en décembre 2023.

«L’enfant peut devenir agressif»

Autre avancée, le regard porté sur les enfants : souvent, on les considérait comme témoins, maintenant on les voit d’abord comme victimes de l’ambiance de violence chez eux. Prim’Toit a mis en place des ateliers éducatifs qui leur sont destinés. «L’enfant peut devenir agressif quand l’insulte et les cris sont la norme à la maison. A travers des jeux, des livres, on lui fait comprendre ce qu’est un mode relationnel normal, pour que le cycle de violence ne se répète pas», explique Maëlle Desmarecaux, éducatrice spécialisée.

Les dispositifs sont donc foisonnants. De quoi s’y perdre ? La première mission du laboratoire des violences conjugales a été de les recenser et de mener un audit. Avec un constat majeur : il y a des victimes qui se signalent, puis disparaissent, sans qu’on sache ce qu’elles deviennent. Voilà pour l’observation. La réaction n’a pas tardé, avec la création d’un guichet unique, sous la forme d’un accueil de jour qui servira de porte d’entrée. «De la part des victimes, elles sauront où aller ; de la part des partenaires, ils sauront où orienter», précise Isabelle Lust, directrice territoriale du Valenciennois chez Prim’Toit, à qui a été confiée la gestion du lieu. La procureure complète : «Une prise en charge globalisée des victimes s’imposait». Tout le monde a sorti le chéquier, pour financer le projet immobilier de près de 836 000 euros, dont 450 000 euros de subventions publiques.

L’idée, c’est de respecter le rythme des victimes, ne pas les presser vers le dépôt de plainte, mais leur offrir un espace où souffler, où réfléchir. Avec une salle de repos, essentielle pour s’offrir deux heures de sommeil sans crainte, et un espace de jeux pour les enfants juste à côté. Avec une dépose d’affaires, pour préparer son départ. Avec aussi un coffre-fort numérique. Souvent, les conjoints violents gardent tous les papiers, une emprise administrative : à l’accueil de jour, elles pourront scanner la carte Vitale ou le livret de famille. Elles auront le même interlocuteur, qui les orientera selon leurs demandes. Ce qui évite des répétitions inutiles de leur histoire. Le Deva (dispositif d’écoute des victimes et d’accueil) ouvrira ses portes avenue Dampierre à Valenciennes au premier semestre 2026.

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