Nous avons, êtres humains, une telle passion pour l’obéissance que, comparés à nous, les caniches peuvent faire figure de rebelles. Si en temps de guerre ou de crise politique majeure, nous sommes capables de devenir les plus horribles des assassins et des tortionnaires, ce n’est pas parce que nous sommes «mauvais», comme certains esprits calcifiés par le moralisme le prétendent, mais parce que nous sommes obéissants. Nous obéissons même aux bourreaux qui vont nous assassiner, nous et nos enfants, sans protester. Notre aptitude à obéir dépasse de loin le souci que nous prêtons à nos intérêts vitaux les plus élémentaires.
Oui, la passion d’obéir est chez l’espèce humaine beaucoup plus forte que son égoïsme. L’humanité devrait être définie par sa capacité inouïe à l’obéissance plus que par son pouvoir de raisonner. Ou, plutôt, par un terrible instinct qui la pousse à mettre son pouvoir de raisonner au service de l’obéissance, ce qui explique que le génie est rare. Enchaînée au cadre étroit des normes auxquelles nous obéissons, la pensée ne peut être que chétive, grise et uniforme. La perception que nous avons de nous-mêmes et du monde est davantage déterminée par la forme de nos cages que par la puissance de notre raison souveraine. C’est pourquoi le pouvoir de résister peut être considéré comme un miracle et comme un mystère.
C'est pour l'analyser que Pierre Bayard lui a consacré son bouleversant essai Aurais-je été résistant ou bourreau ? publié aux Editions de Min




