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Chronique «Philosophiques»

Féminisme amnésique

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ParPaul B. Preciado
philosophe, directrice du Programme d'études indépendantes musée d'Art contemporain de Barcelone (Macba)
Publié le 09/05/2014 à 19h06

Comme c'est le cas dans presque toutes les pratiques d'opposition politique et de résistance minoritaire, le féminisme souffre d'une méconnaissance chronique de sa propre généalogie. Il ignore ses langages, oublie ses sources, efface ses voix, perd ses textes et ne possède pas la clé de ses propres archives. Dans les Thèses sur le concept d'histoire, Walter Benjamin nous rappelle que l'histoire est écrite du point de vue des vainqueurs. C'est pourquoi l'esprit du féminisme est amnésique. Ce à quoi Benjamin nous invite, c'est à écrire l'histoire du point de vue des vaincus. C'est à cette condition, dit-il, qu'il sera possible d'interrompre le temps de l'oppression.

Chaque mot de notre langage contient, comme enroulée sur elle-même, une pelote de temps constituée d’opérations historiques. Alors que le prophète et le politicien s’efforcent de sacraliser les mots en occultant leur historicité, il appartient à la philosophie et à la poésie la tache profane de restituer les mots sacralisés à l’usage quotidien : défaire les nœuds de temps, arracher les mots aux vainqueurs pour les remettre sur la place publique, où ils pourront faire l’objet d’une resignification collective.

Il est urgent de rappeler, par exemple, face à la déferlante «antigenre», que les mots «féminisme», «homosexualité», «transsexualité» ou «genre» n'ont pas étés inventés par des activistes radicaux, mais bien par le discours médical de ces deux derniers siècles. Voici une des caractéristiques des langages

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