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Interview

Florian Borg : «Une illusion de gauche dans un gouvernement qui s’en éloigne»

Florian Borg, président du Syndicat des avocats de France, ne cache pas être déçu par Christiane Taubira :

Christiane Taubira (à droite) et Emmanuel Macron (au centre), avec Stéphane Le Foll, Laurent Fabius, Najat Vallaud-Belkacem... lundi à l'Elysée lors des voeux du Président à ses ministres. (Photo Sébatien Calvet)
Publié le 05/01/2015 à 19h36

Florian Borg est le tout nouveau président du Syndicat des avocats de France, classé à gauche.

La politique menée par Christiane Taubira satisfait-elle les avocats de gauche que vous représentez ?

Les professionnels du droit et les justiciables auraient besoin d’une garde des Sceaux forte, protectrice. Depuis un an et demi, on a plutôt l’impression que c’est aux syndicats et aux organisations professionnelles de défendre la position de celle-ci au sein du gouvernement… Elle nous fait l’effet d’une bulle de savon. Elle est devenue une illusion de gauche dans un gouvernement qui s’en éloigne.

C’est-à-dire ?

Le gouvernement a une obsession : la compétitivité, qu’il veut appliquer aujourd’hui aussi à la justice. C’est dans cette perspective que la «loi pour la croissance et l’activité» - dite «loi Macron» - réforme la justice prud’homale, dérégule les professions du droit ou revient, sans même en discuter avec les partenaires sociaux, sur la «loi de sécurisation de l’emploi», pourtant issue d’un accord national interprofessionnel. Face à cette obsession, on a besoin de Christiane Taubira. Or, le ministère a perdu un certain nombre d’arbitrages.

Par exemple ?

Ça a commencé par la rétention de sûreté [instaurée par Nicolas Sarkozy, elle permet d'enfermer un homme après la fin de sa peine, ndlr] : Christiane Taubira s'était engagée à la supprimer dans sa réforme pénale. Elle n'a pas non plus aboli les tribunaux correctionnels pour mineurs dans ce texte [une mesure promise pour le futur projet de loi sur les mineurs]. Maintenant, c'est au tour de la réforme de la justice prud'homale : elle est sortie du grand chantier de la ministre, «la justice du XXIe siècle», pour atterrir dans la loi Macron, portée par Bercy. La garde des Sceaux semble avoir perdu la main. Ce n'est pas elle le problème. Mais nous sommes pris en otages des discussions gouvernementales : des projets sont annoncés, on en discute avec notre ministre et, à l'arrivée, c'est un autre ministère qui mène la réforme, il faut recommencer toutes les négociations. A chaque fois, Christiane Taubira nous rassure en nous disant que les parlementaires ajouteront des amendements pour abolir la rétention de sûreté ou améliorer la réforme des professions réglementées. Le problème, c'est qu'un certain nombre de députés ont démissionné de leur rôle de protection des libertés et des droits sociaux. La loi Macron ou la proposition de loi du député Jean-Jacques Urvoas pour que la loi protège le «secret des affaires» [au sein du monde économique] sont significatives des choix de la majorité : on envoie des signaux rassurants aux milieux d'affaires, alors que la question de l'aide juridictionnelle ou de l'accès à la justice, notamment pour les classes moyennes, n'est pas résolue.

L’effet «bulle de savon» dont vous parlez à propos de la ministre a-t-il des conséquences sur vos actions ?

On continue de travailler avec la garde des Sceaux. Mais nous constatons cette faiblesse, c’est une donnée qu’on a enregistrée. On ne s’interdit plus d’aller directement voir Emmanuel Macron. Je prends mon téléphone pour appeler un par un les députés de la commission des lois. Au-delà, cette politique de dérégulation face à laquelle la ministre ne peut remplir son rôle se traduit par une désespérance forte et inquiétante chez les militants de gauche.

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