Dans son bureau de l'Assemblée nationale à Paris, le député UMP Philippe Briand, maire de Saint-Cyr-Sur-Loire, parle, entre deux sanglots, de son «ami» Jean Germain, «ce fils de boulanger qui admirait tant ses grands parents résistants». Mardi matin vers 7 heures, avant de prendre le train pour Paris, il lui a envoyé un SMS pour lui dire «tiens bon» pour le procès. L'ancien maire PS l'a remercié : «Merci, je t'embrasse.» La veille au soir, ils s'étaient parlé au téléphone une dernière fois, pour se souhaiter encore de tenir le coup. Germain assurait que sa compagne Nora serait à ses côtés pendant le procès.
Permis de chasse. Le hasard fait que les deux hommes se trouvent mis en cause par la justice. La semaine dernière, c'était Germain qui appelait Briand, ex-trésorier de la campagne de Sarkozy, pour savoir comment il avait supporté sa garde à vue dans l'affaire Bygmalion. Les deux élus avaient passé leur permis de chasse ensemble, l'an dernier. Ils se sont connus au début des années 80, à l'université François-Rabelais. Briand était étudiant, Germain enseignant. Depuis, leurs chemins n'ont pas cessé de se croiser. «On s'est battu ensemble pour la Touraine. On fait l'agglomération ensemble. On nous accusait de cogérer», raconte encore le député UMP. Briand parle d'une «histoire de cornecul». «C'était quoi, cette affaire ? Il voulait que les Chinois viennent visiter nos châteaux et boire notre vin.» Briand évoque un préjudice «d'à peine plus de 100 000 euros» pour l'agglomération dont il est l'élu. De cette «affaire» , il était justement question devant le tribunal de Tours, mardi.
Mais au matin du premier jour de ce procès, dit «des mariages chinois», où il était prévenu au même titre que quatre autres personnes (lire page 4), Jean Germain, maire de Tours de 1995 à 2014, ne s'est pas présenté. Il a laissé derrière lui des lettres. L'une d'elle, lue à la barre à l'ouverture de l'audience par son avocat, Me Dominique Tricaud, ne présage rien de bon. «Je sais le mal que je vais faire, la peine que je vais diffuser à ceux qui m'aiment, mais on ne peut laisser la chasse systématique aux politiques se dérouler normalement, quotidiennement», écrit l'élu, assurant être victime d'une «injustice» et qualifiant «d'insupportable» le «déshonneur» d'un procès. Deux heures plus tard, «à 10 h 25», un policier retrouve le corps sans vie de l'ancien édile à son domicile : Jean Germain, 67 ans, père de deux fils adultes, gît dans son garage, «entre la voiture et le fond de la pièce». Suicide «avec un fusil de chasse», selon le procureur de Tours, Jean-Luc Beck.
Paravent. Trois heures plus tard, devant le domicile du sénateur, un grand paravent est dressé pour permettre au médecin légiste de faire son travail. Des badauds tentent d'apercevoir quelque chose. Malgré les voitures de police qui barrent les deux entrées de la petite rue située tout près du centre-ville, le quartier, résidentiel, est paisible. Le procureur est là, Me Tricaud également. Il parle de son client comme d'un «martyr de la République». Sur le trottoir, une femme sèche quelques larmes. Une autre, une voisine, semble donner un sens à une scène dont elle a été témoin voilà quelques mois : «C'était au moment des attentats, j'ai vu M. Germain partir en voiture avec l'armurier. Sa boutique est en ville mais il habite par ici. Monsieur Germain est revenu avec ce qui, je crois, était un fusil. Je me suis dit, tiens, il devient peureux ou quoi», croit se souvenir cette riveraine. Pendant que les réactions au niveau national pleuvent (François Hollande, Manuel Valls, Gérard Larcher…), Serge Babary, le successeur (UMP) de Jean Germain à la mairie de Tours, s'exprime de l'hôtel de ville. La campagne électorale avait été rude entre les deux hommes, qui se connaissent depuis le collège, mais le nouveau maire, presque lyrique, parle d'un «coup de tonnerre». Il assure avoir perdu «un ami», un «honnête homme» qui a «laissé son empreinte dans la cité en œuvrant toujours pour l'attractivité de sa ville». «Tours est en deuil, choqué et abasourdi.» Au début du conseil municipal, une minute de silence est observée par les élus. Puis les conseillers PS quittent la salle, refusant de siéger en ce jour. Peu auparavant, les drapeaux ont été mis en berne.
Indifférence. Contrastant avec l'émotion de bon ton dont la classe politique fait montre, à Tours, les habitants réagissent au décès de Jean Germain dans un calme presque étonnant. Dans l'indifférence, même, pour certains : «Ni chaud ni froid», assume un ouvrier dans un café. Ceux qui daignent dire un mot gentil, s'expriment avec sobriété : «C'était un bon maire», «C'est bien triste», «Grâce à lui, on a le tram». Certains osent même l'humour : «Quand j'ai appris qu'il avait disparu, je me suis dit qu'il avait pris la tangente», plaisante une jeune femme à l'arrêt de tram.




