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Grand angle

Le Pen, ses filles du calvaire

Le leader d’extrême droite a privilégié sa carrière à sa famille, tout en l’embrigadant dans sa quête politique. Un mélange des genres à l’origine de succès, de ruptures et de trahisons.

Yann et Marine Le Pen lors du rassemblement «Bleu, blanc, rouge» au Bourget, le 20 octobre 1985. (Photo Pascal Alix. SIPA)
Publié le 12/05/2015 à 19h06

Octobre 1984. Pierrette Le Pen, la première épouse du leader d'extrême droite et mère de trois filles, Marie-Caroline, Yann et Marine, quitte sans préavis le domicile conjugal, le manoir de Montretout, sur les hauteurs de Saint-Cloud (Hauts-de-Seine). La future patronne du Front national n'a que 16 ans. L'aînée, Marie-Caroline, a déjà quitté le nid familial. Le père, lui, bat la campagne, sillonnant la France de réunions en meetings. Les deux filles se retrouvent livrées à elles-mêmes dans cette grande bâtisse un peu vétuste et désertée. Yann, la cadette, va alors jouer les mamans de remplacement auprès de la benjamine, Marine. La plus jeune vit très mal le départ de sa mère. «Papa ne s'occupait pas trop de nous. Il ne savait pas trop que nous étions là. Moi, je faisais les pâtes gruyère pour Marine. On pique-niquait entre filles», raconte Yann Le Pen à Libération. Une anecdote pas si anodine que cela.

De la devise pétainiste «Travail, Famille, Patrie», que l'ancien député poujadiste a récemment repris, le second terme aura certainement été celui que le patriarche aura le moins respecté.Tout simplement parce qu'il ne s'est consacré qu'à la politique. «Jean-Marie Le Pen est un monstre d'égoïsme. Tout comme sa fille. Ils ont le même caractère», confie une très proche de ce clan, toujours ressoudé par le fait de se vivre en «réprouvé» de l'histoire, en butte aux attaques du «système politico-médiatique». «Jean-Marie Le Pen s'est toujours embrouillé dans les prénoms de ses petits-enfants. A l'exception d'une seule : Marion, qui vivait dans sa proximité avec sa mère à Montretout», ajoute un autre intime.Quand Yann Le Pen se fait embaucher comme standardiste au FN au début des années 80, le père n'est même pas au courant.

La Cadillac et «Albator»

Chez les Le Pen, la politique se vit en famille. Elle alimente même l’extension du cercle puisque les trois filles ont toujours trouvé chaussures à leurs pieds dans le vivier des jeunes militants prometteurs du parti. Le FN nourrit, au sens propre, les enfants, puisque Yann, la moins politique des trois, est salariée de la PME familiale après un passage comme gentille organisatrice au Club Med. Tout comme Marine Le Pen, qui sera rétribuée comme assistante au service juridique du FN pendant des années.

La carrière politique du père a toujours dicté celle du foyer. Comme l'intendance dans l'armée, la famille devait suivre. Sans moufter. Marine Le Pen se comporte de même. Dès lors les divergences de fond, la bataille d'idées ne peuvent que se muer en drame familial. A l'extrême droite, personne ne conteste l'autorité du chef. Sauf à le tuer. «Comme ils ont tous les deux des caractères très souples, ironise un cadre départemental, lepéniste version Jean-Marie. Cette grave dissension ne peut rien produire de bon à l'avenir. C'est comme dans un divorce ou l'on est tiraillé entre papa et maman et qu'on demande aux gamins de choisir.»

«Depuis toute petite, Marine a toujours montré les mêmes traits de caractère que Le Pen. C'est miss trompe-la-mort et miss bonne humeur. Elle n'a jamais été une chouineuse ou une boudeuse. Elle est sûre d'elle et ne montre jamais ses doutes», se remémore Yann, la grande sœur. Des tempéraments trop proches pour ne pas provoquer des étincelles.

Loin d’être éduquées de manière rigide, les filles sont élevées un peu à la va-comme-je-te-pousse. Dans les années 70, les Le Pen mènent la vie de bohème dans une grande ferme qu’ils viennent d’acquérir en Eure-et-Loir, pas loin de Dreux, ville où le FN connaîtra son premier succès électoral en 1983 avec l’entrée du secrétaire général du FN, Jean-Pierre Stirbois, au conseil municipal.

Sur la route, dans une vielle Cadillac vintage fiftie's, le père pousse la chansonnette, reprise en chœur par ses filles. Tout le répertoire français y passe. Pas seulement les chants militaires des paras et de la légion que la présidente du Front national connaît encore aujourd'hui. Mais aussi le générique d'Albator, la Ballade des gens heureux de Gérard Lenorman ou encore les grands succès de Dalida.

Jean-Marie Le Pen traverse son désert politique en Bédouin, seul, après avoir été élu plus jeune député de France sous l'étiquette poujadiste en 1956. Paris Match le consacre en le surnommant alors le «Minou Drouet» de la vie politique française, du nom de cette jeune poétesse française précoce publiée à l'âge de 16 ans.

Quand la fortune viendra avec l'héritage - colossal et contesté devant les tribunaux - du cimentier Lambert, les trois filles vivront certes une vie de «petites bourges», mais sans pour autant se retrouver avec une cuillère en or massif dans la bouche. Jean-Marie Le Pen, issu d'un milieu modeste, ne jette pas l'argent par les fenêtres, compte ses sous. «Il a carrément des oursins dans les poches», tranche un de ses familiers.

«Les nightclubbers»

Dans les années 80, la manne Lambert et les premières percées électorales viennent éveiller les ambitions et les querelles au sein du parti et du clan familial. Orphelin de père très jeune, Le Pen a grandi entouré de l’affection de femmes - sa mère, sa grand-mère. Et ce seront toujours des femmes qui le trahiront, à l’exception du félon Bruno Mégret.

A l’origine de la tentative de «puputsch» en 1998 de celui qui était alors numéro 2 du FN, se trouve Marie-Caroline, l’aînée, celle en laquelle Jean-Marie Le Pen plaçait toutes ses espérances politiques. Venu le 30 mai 1997 soutenir sa fille qualifiée pour le second tour des législatives à Mantes-la-Jolie, le patriarche s’en prend physiquement et violemment alors à la troisième candidate en lice, Annette Peulvast-Bergeal, lors d’un rassemblement des opposants au FN. Une agression qui lui vaudra alors une condamnation à deux ans d’inéligibilité.

Dans l’impossibilité de se présenter aux élections européennes qui suivent, Jean-Marie envisage alors de hisser sa deuxième épouse, Jany, en tête de liste afin que le nom de Le Pen brille toujours au haut de l’affiche.

Ce sera le détonateur de la crise avec Bruno Mégret. Marie-Caroline se range alors du côté des adversaires de son père et suit son mari mégrétiste. Depuis cette date, la rupture reste entière entre le père et la fille. Leur dernier contact remonte à 2002, quand elle l'a appelé pour le féliciter de sa qualification au second tour de la présidentielle. Un bref coup de fil conclu par un «merci» lapidaire du père.

Le conflit se poursuit même devant les tribunaux pour des litiges concernant des parts détenues par l’aînée dans la maison d’édition fondée par le père, la Serp, et surtout pour le partage de la maison familiale de La Trinité-sur-Mer.

En 1993, Marine Le Pen abandonne une carrière d'avocate balbutiante pour un poste d'assistante juridique au FN et un salaire de 30 000 francs par mois. Grâce à papa qui l'a prise sous son aile. En 1998, elle mène une guerre contre les «mégretistes» qui lui vaut le surnom de «Kapo». Son soutien sans faille à «Le Pen» - comme les deux filles fidèles, Yann et Marine, appellent leur père en public - lui vaut de prendre du galon au sein d'un parti en grave pénurie de cadres d'envergure, la plupart étant partis avec Mégret. Au grand dam de la vieille garde, Marie-France Stirbois et Bernard Antony, le chef de file des cathos tradis du FN qui n'apprécient guère la fille et sa petite bande vite surnommées «les nightclubbers». Ils redoutent surtout de voir le népotisme de Le Pen s'exercer, une nouvelle fois, au profit de sa fille et au détriment de Bruno Gollnisch, le dauphin désigné.

Entourée de sa bande, Marine Le Pen relance l’association Générations Le Pen, créée à l’origine par Samuel Maréchal, le mari de Yann et père de Marion Maréchal Le Pen. Son but : promouvoir l’image du père et occasionnellement la sienne.

2002 est l'année où la militante politique se fait connaître du grand public. Elle hante les plateaux télés et les studios de radio. «Parce que les autres ne voulaient pas y aller. De toute façon, il n'y avait pas assez de monde pour répondre à toutes les sollicitations» , explique alors le directeur de la communication du FN, Alain Vizier, le détenteur très silencieux de tous les secrets de la famille. Mais la notoriété grandissante de Marine Le Pen agace la vieille garde frontiste qui s'inquiète de ses ambitions grandissantes. Pour eux, plus de doute : la fille a bien décidé de briguer la succession du père face à Bruno Gollnisch, qui assiste à l'ascension de la nouvelle égérie du FN sans réagir.

En 2003, lors du congrès de Nice, les historiques du parti font circuler sous le manteau une liste de candidats. Marine Le Pen se retrouve reléguée à la 34e position. Dans une colère noire, Jean-Marie Le Pen passe alors un savon dont il a le secret aux instigateurs de cette initiative. Et pour bien leur montrer qui est le chef, il la bombarde au bureau politique. Le patriarche a alors les yeux de Chimène pour sa petite dernière. En 2004, pour la campagne des européennes, le FN organise une croisière fluviale entre Rhône et Saône. Chaque soir, Marine Le Pen réunit sa petite bande au bar du bateau autour de verres de champagne. A l'issue du périple, le trésorier du FN, Jean-Pierre Reveau, vient trouver Le Pen pour l'avertir qu'une note de bar excédant le forfait prévu reste à acquitter. «Elle exagère quand même», lâche Le Pen avant de sortir son chéquier.

Rien lui refuser

En 2007, Marine Le Pen, vice-présidente du FN, s'impose comme la numéro 1 bis. Et cumule les responsabilités. Bruno Gollnisch est réduit à faire de la figuration. Quatre ans plus tard, son élection à la tête du FN, lors du congrès de Tours, ne sera qu'une formalité. Le père ne cache pas son émotion. Mais une anecdote montre déjà la nature de leur relation future. Dans son discours «testament», Jean-Marie Le Pen ne peut s'empêcher de citer les Poèmes de Fresnes de Robert Brasillach, écrivain condamné à mort à la Libération pour faits de collaboration. Trop content d'avoir agité une muleta devant les journalistes qui avaient repéré les citations de cet auteur antisémite, pas vraiment dans la ligne du FN «marinisé».

Lors des campagnes électorales successives, elle redoutera toujours une saillie intempestive du président d'honneur du parti d'extrême droite. Tout en sachant «qu'il n'y a qu'une seule chose qu'on ne peut empêcher Le Pen de faire, c'est d'ouvrir sa gueule».

Quatre ans après son accession au fauteuil de son père, Marine Le Pen l’a une nouvelle fois constaté, à ses dépens, en tirant cette fois les conclusions. Suspendu de son parti par sa fille, Jean-Marie Le Pen a été trahi par une de ses femmes. Pour la troisième fois.

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