La gauche montpelliéraine accouche d'emmerdeurs avec une certaine régularité : à la ville comme à la région Languedoc-Roussillon, Georges Frêche fut le cauchemar de la rue de Solférino. Philippe Saurel, lui aussi exclu du PS pour avoir osé se présenter - et gagner - contre un candidat socialiste à la mairie de Montpellier, compte prendre sa relève. A 57 ans, voilà ce néodissident qui laisse planer, depuis plusieurs mois, l'idée de se lancer contre ses ex-camarades à la conquête de la nouvelle grande région Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées. Ira, ira pas ? «Si j'y vais, ce sera moi la tête de liste», jurait-il, main sur le cœur, il y a quelques mois. Ces derniers temps, il assure qu'aucune décision n'est prise… Saurel dit se donner jusqu'à «fin juin» ou «début septembre» pour prendre sa décision. Et se montre tout excité de cette «aventure affriolante», qui le verrait affronter la socialiste désignée par les militants, Carole Delga : «Dans cette configuration de grande région, c'est déjà une petite présidentielle.» Saurel s'amuse. Il laisse même croire qu'il pourrait aller jusqu'à briguer l'Elysée, puisqu'il gagne à chaque fois… «Il est encore dans l'hubris», confirme un parlementaire PS qui s'alarme d'un ex-camarade qui, contrairement à Frêche en son temps, ne «s'est pas installé dans son fauteuil de maire». «Je suis un électron libre mais pas un électron fou», répond Saurel pour sa défense.
Depuis qu'il a gagné Montpellier, il se vit en campagne perpétuelle : «Oui, la nuit, le jour… Ce n'est pas la victoire qui m'excite, c'est le match.» Pour la régionale, on comprend surtout qu'il fait avant tout monter les enchères pour récupérer une «répartition équitable des pouvoirs» dans ce Midi fusionné entre Montpellier et Toulouse, capitale de la nouvelle région. «Sinon, chez nous, on regardera passer les avions», dit-il. Saurel aime le bluff : «J'ai une chance dans ma vie, c'est que personne ne me prend au sérieux.»
Sa conquête de Montpellier en mars 2014 a surpris tout le monde. Lui-même peinait à le croire : «Pour la première fois, une grande ville a été remportée sans étiquette. J'ai battu tous les appareils.» Il vante aujourd'hui son «nouveau modèle» de la «République des communes», reposant sur des «citoyens» faisant de la politique «hors des partis» mais «tous républicains». Il va en tirer un «manifeste», intitulé Réparer la République. «Il s'affiche plus souvent avec les élus de droite que les élus de gauche», le critique une socialiste du Roussillon.
«Longtemps, Philippe Saurel fut le seul à croire à son destin, raconte Jacques Molénat (1), fin observateur du landernau politique régional. Il était persuadé que l'événement était programmé, écrit dans les astres, inscrit dans son ADN.» Le chirurgien-dentiste a décidé dès 2010 de briguer l'hôtel de ville. «J'ai consulté 80 personnes, 70 m'ont dit d'y aller, assure-t-il. Mais j'ai attendu d'avoir l'avis de mon ami, l'évêque de Montpellier.» La bénédiction acquise, il est élu en mars 2014, devient en avril président de Montpellier Agglomération, qu'il transforme en métropole. En mars 2015, il place huit de ses candidats au conseil départemental. Encore devant le PS. Comme Frêche, Saurel laboure le terrain montpelliérain, en connaît l'histoire, les arcanes, les réseaux. Il parle librement de son appartenance à la franc-maçonnerie, qui l'a conduit au PS en 1994 : «J'ai été initié en 1988, bien avant de faire de la politique.» Il ne cache pas non plus - au contraire - qu'il fut durant seize ans premier consul des Barons de Caravètes, une pittoresque confrérie réservée aux Montpelliérains «de souche» et vouée aux traditions locales : cérémonies en toge rouge, col en dentelle et chapeau tout droit sorti d'une pièce de Molière. Un autre jeu d'acteur.
(1) Notables, trublions et filous, par Jacques Molénat, éd. Chabot du Lez.
Grand froid avec le PS
«Mes relations avec le PS local ? Elles sont nulles.» La réponse est claire : Philippe Saurel n'entretiendrait plus aucun rapport avec les socialistes montpelliérains. Un épisode, surtout, lui est resté sur l'estomac : «Suite aux élections municipales, lorsqu'en conseil j'ai été candidat au poste de maire, opposé à une candidate FN, le PS s'est abstenu… Donc il a voté comme l'UMP. Le PS du conseil municipal, je ne considère pas que c'est vraiment le PS.» Sortis d'une longue période de tutelle suite à des années de mauvaise gestion de leur fédération, les socialistes héraultais ont eu du mal à digérer les choix de Saurel aux départementales : «D'abord, il a fait échouer notre proposition visant à présenter sur les cantons de Montpellier des binômes mixtes constitués de ses candidats et des nôtres, raconte Hussein Bourgi, premier secrétaire fédéral. Et surtout, après le premier tour, il n'a pas appelé à voter pour notre candidat qui se retrouvait face à la droite, alors que nous soutenions ses candidats opposés au FN. Nos relations sont ponctuées d'occasions de rapprochement ratées.»
Saurel va-t-il encore aggraver son cas en se présentant aux régionales ? Bourgi refuse d'y croire : «Il avait proclamé durant la campagne pour les municipales qu'il serait maire à plein temps. Et, s'il se présentait, il diviserait et fragiliserait la gauche dans une élection où elle est bien placée pour gagner. Ce ne serait moralement et politiquement pas responsable de sa part.» Mais le divorce semble déjà consommé. Au conseil municipal, les socialistes ont dû s'installer dans les rangs de l'opposition. De son côté, le maire de Montpellier n'a jamais manqué une occasion de rappeler son indépendance et de proclamer qu'il était le «seul maire à gauche d'une grande ville du sud, de Bordeaux à Nice» et que «le discours [qu'il] porte a maintenu le FN à 9%». Tout en affichant une tendresse toute saurélienne à l'égard de «sa famille» : «J'ai toujours avec moi (il fouille dans ses papiers) ma lettre d'exclusion du PS (il la sort). Je suis socialiste, tendance Jean Jaurès, pas Cambadélis.»
Porte ouverte chez Valls
Philippe Saurel fait partie d'une espèce socialiste encore rare : un «vallsien». Un pur. Il a été un des tous premiers à croire en la destinée de l'actuel Premier ministre. «Je l'ai vu à la télé, raconte le maire de Montpellier, et j'ai téléphoné à la mairie d'Evry dès le lendemain.» La secrétaire de Valls lui a filé le portable du député-maire : «Il m'a donné rendez-vous le lendemain, 15 heures, à l'Assemblée nationale. On ne s'est plus quittés.» Saurel a été, dit-il, de ce club des «cinq qui ont préparé la primaire» présidentielle avec Valls. Mais contrairement à ses camarades franciliens qui ont hérité d'un mandat national, on ne lui a proposé qu'une suppléance. Et dans la guerre de succession post-Frêche, il n'a pas obtenu de Solférino le soutien qu'il attendait pour conduire la liste aux municipales de Montpellier : «J'ai dit stop.» Mais même exclu du PS, Saurel garde ses entrées à Matignon. Il y est allé en mai pour un tête-à-tête avec Valls. Puis, lundi soir, en compagnie des chefs de file PS pour la régionale (Carole Delga et Damien Alary) ainsi que du président sortant de la région Midi-Pyrénées. Une convocation pour qu'il se retire ? «Courtoise, sans débordement», a-t-il fait savoir mardi à quelques journalistes dans son bureau. «Il s'agissait de me réexpliquer les fondements de l'union de la gauche, de me montrer tout l'intérêt d'un rassemblement, a-t-il expliqué. J'ai clairement exprimé mon indépendance : je ne suis pas un parti politique, et je ne fais pas d'accord avec les partis.»
Du coup, les socialistes du Midi craignent que la partie de poker ne se poursuive tout l'été et pollue le début de campagne régionale. «Valls sous-estime la menace Saurel, regrette un député PS. Il n'arrête pas de dire : «Philippe est socialiste, il sait qui est sa famille».» Sous-entendu : il n'ira pas jusqu'à présenter des listes. Mais ces socialistes-là aimeraient voir le Premier ministre faire preuve envers son ex-protégé de la même fermeté qu'il a pour sa majorité à Paris.
Pour Solférino, un «dingue»
Philippe Saurel insiste lourdement : «Je ne suis pas la marionnette du PS.» Ses ex-camarades le qualifient le plus souvent de «dingue». Sinon de «fou». Un maire de grande ville «incontrôlable» dont la fonction lui serait «montée au ciboulot». «C’est tout simplement un dissident qui a réussi», dit un responsable PS dans l’Hérault. «L’histoire d’un type qui gagne parce qu’on n’est pas bons», ajoute Christophe Borgel, à la direction du PS. Ce dernier avait tenté, en 2014, de «débrancher» Saurel avant la municipale de Montpellier. Le futur maire raconte avoir été enfermé dans une salle pour qu’il craque. Il assure s’être mis à «répéter pendant vingt minutes» une phrase de l’Evangile : «La pierre rejetée par les bâtisseurs est devenue pierre d’angle.» «Ça m’est venu comme ça, rigole-t-il. Ils ont fini par sortir de la pièce.» Mais depuis qu’il s’est installé à l’hôtel de ville, la direction du PS s’agace du nouveau trublion montpelliérain. Après avoir vu les binômes de Saurel passer devant leurs candidats aux départementales, ils ne veulent pas prendre le moindre risque dans cette région - l’une des seules qu’ils sont certains de garder en décembre. Le maire de Montpellier sait qu’il peut, à cette occasion, agiter la menace d’une entente avec le PRG en échange de «compensations» pour sa ville. «Et ils ne m’endormiront pas avec des biberons d’eau sucrée», dit-il dans un large sourire. Pour ça, il soigne ses relations avec les radicaux du Sud-Ouest. Le prochain congrès du PRG aura lieu dans sa ville. Il passe beaucoup de temps à Toulouse depuis quelques mois et est allé jusqu’à rencontrer le patron du PRG, Jean-Michel Baylet, qui lui a fait visiter «sa» rédaction de la Dépêche du Midi. Quant à la ministre du Logement, Sylvia Pinel, il l’a invitée au stade de la Mosson de Montpellier, le soir du sacre de champion de France du PSG. En privé, Saurel dézingue Carole Delga, la tête de liste choisie par les militants PS. Il la traite d’«apparatchik» - alors qu’elle est élue de Martres-Tolosane, une petite commune de Haute-Garonne - ou de «menteuse», assurant que ça avait «mal commencé» entre eux : «Au moment des inondations, elle m’a appelé trois jours après. Puis elle a dit ensuite dans la presse que c’était moi qui l’avais appelée.»




