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Interview

Danièle Linhart «Le travail n’a jamais été aussi hégémonique»

Pour la sociologue Danièle Linhart, le rôle économique, social et symbolique de l’emploi n’a de cesse de gagner en importance.

Publié le 13/08/2015 à 17h36

Danièle Linhart, sociologue et directrice de recherches au CNRS, est l'auteure de la Comédie humaine du travail (Erès, 2015). Elle explique le rôle de plus en plus important que joue le travail dans nos vies.

Comment expliquer l’omniprésence de la valeur travail aujourd’hui ?

Notre société capitaliste marchandise une grande partie des activités. Les rôles sociaux non professionnels sont vidés de leur substance ; les activités non rémunérées, telles que le bénévolat, l’amateurisme, les tâches domestiques, sont dépréciées. Par ailleurs, depuis une vingtaine d’années, le management évolue vers une personnalisation de l’enjeu professionnel. Chacun doit montrer son potentiel, réaliser ses aspirations narcissiques, grandir grâce à son travail. La relation au travail devient profondément affective.

La crise économique diminue-t-elle l’importance accordée au travail ?

Non, elle a encore accentué le rôle économique, social, mais aussi symbolique du travail. La montée du chômage s'accompagne d'un discours de culpabilisation : «Si vous êtes au chômage, c'est que vous êtes mal formés, mal adaptés, que vous n'avez pas fait vos preuves.» Il y a un paradoxe en France : le temps passé au travail baisse officiellement, avec les 35 heures notamment, le nombre de personnes sans emploi augmente, et pourtant la place du travail n'a jamais été aussi hégémonique.

Pourquoi est-il tabou de ne pas travailler ?

La validation de soi passe par le travail marchand. Même pour les postes peu qualifiés, le travail permet la reconnaissance sociale. Vous avez de la valeur parce qu’on vous paye. Choisir de ne pas travailler représente donc un risque économique, social et symbolique. Dans un contexte d’ultra-psychologisation professionnelle, ne pas trouver sa place sur le marché du travail revient à passer à côté de la satisfaction de son aspiration profonde. C’est un choix stigmatisant, réservé aux plus forts : il faut être capable de se passer de la reconnaissance sociale.

La richesse permet-elle de s’affranchir de la valeur travail ?

Cela dépend de l’origine de cette richesse. Il est plus simple de s’exclure du marché du travail quand on y a déjà fait ses preuves… Mais le fait d’avoir une aisance ne comble pas le besoin de valorisation symbolique et sociale. Les héritiers, pour exister par eux-mêmes, doivent donc se mettre à l’épreuve du travail ; ne pas se contenter de jouir de la fortune familiale, mais contribuer à la faire fructifier. C’est ce qui s’observe dans de nombreuses familles de capitalistes industriels et financiers.

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