«Bienvenue à l'hôpital de campagne» : Patrick Bouffard, cardiologue à la ville, s'est reconverti depuis deux semaines en médecin d'urgence. Dans le campement de réfugiés de la porte de Saint-Ouen, dans le nord de Paris, il s'efforce de «sauver les corps». «C'est de la gestion désespérée, explique l'homme de 51 ans. On essaie de repérer les cas les plus préoccupants et d'éviter un drame.» Le danger est partout sur le site, qui compte une soixantaine de tentes et abrite près de 150 personnes en majorité syriennes, dont plusieurs dizaines d'enfants en bas âge.
Sur place, contrairement aux autres campements de migrants qui ont poussé dans la capitale, la situation est électrique, chaotique. Dans les vapeurs des pots d’échappement, des gamins courent dans tous les sens. Un petit vient de faire tomber une babiole sur la route. Il regarde son jouet d’un air inquiet, semble hésiter à se lancer sur la chaussée pour le récupérer. Un bus finit par rouler dessus et le faire disparaître.
Entre les adultes, les embrouilles sont récurrentes. Le ton monte régulièrement, notamment au moment des distributions de nourriture et de vêtements. L’endroit voit les pauvretés se rencontrer. Des Roms et des sans-abri s’y rendent pour récupérer quelques dons. Parfois, les Syriens louent des voitures aux premiers pour y stocker leurs effets personnels.
«On ne peut pas soigner les gens dans cette fange»
Les biens de première nécessité ne manquent pas. Des fringues pourrissent même dans une poubelle, des aliments prennent l'eau dans le caniveau. Depuis une semaine, les riverains et membres d'associations se sont mobilisés pour venir en aide aux habitants de ce camp de fortune, dont les effectifs ont subitement grossi après l'expulsion d'un square dans la ville voisine de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis). Mais l'organisation manque. Une bénévole, habitante du quartier, soupire : «Ici, c'est la loi du chacun pour soi. Il n'y a pas beaucoup d'entraide.»
Une précarité entretenue par les conditions déplorables dans lesquelles les Syriens tentent de survivre. Installé sur d'un terre-plein central réservé aux bus de la RATP et le long du périphérique, le campement est soumis à trois dangers : le ballet incessant des véhicules, l'humidité piquante d'un mois de septembre pluvieux et une hygiène inexistante. Sur place, pas de toilettes, encore moins de douches. «On ne peut pas soigner les gens dans cette fange», pointe Patrick Bouffard. Tant bien que mal, il tente, avec deux autres toubibs bénévoles et une équipe mobile de Médecins du monde, d'orienter les cas les plus préoccupants vers les hôpitaux.
«Formule 1»
La gale a déjà été diagnostiquée. Les plus âgés ont besoin de traitements pour des pathologies cardiaques ou diabétiques, comme Mahdi, Syrien âgé de 78 ans. Venu de Banias, une ville côtière située entre Tartous et Lattaquié, il attend sa prescription. Mais c'est surtout pour les bébés que le médecin s'inquiète : «En quatre heures, une gastro peut emporter un nourrisson.» Il y a un mois, Radhia a donné naissance à une petite fille à l'hôpital d'Argenteuil (Val-d'Oise). Ce jeudi soir, elle est revenue s'abriter quelques minutes sous sa tente, tenant son bébé emmitouflé dans une couverture. La jeune Syrienne glisse un mot : «Formule 1.» Heureusement, tous les soirs, une bonne âme lui paye une nuit à l'abri, à l'hôtel.
L'autre grand défi de Patrick Bouffard, c'est de repérer les femmes enceintes. Ce jeudi, raconte-t-il, «on a cherché toute la journée une dame qui en est à huit mois de grossesse». Elle a eu un écoulement. Par chance, «on l'a finalement retrouvée, elle est partie à l'hôpital». Il se félicite des bonnes relations avec les équipes des urgences de Bichat, situées à deux pas de là. Les victoires sont parfois modestes : «Lundi, on mettra en place une chaîne de décontamination de la gale. Les gens iront à l'hôpital, ils auront une douche, un traitement, des vêtements propres.» Le médecin marque un temps d'arrêt : «Bon, s'ils reviennent ici et que les matelas sont toujours infestés…»
Impasse juridique
Confrontés à cette misère criante, les habitants du campement semblent déboussolés. Nisar, un Syrien de 30 ans, a fui Homs quelques mois après le début de l'insurrection contre Bachar al-Assad. Comme beaucoup de ses compagnons, il a d'abord connu les camps du Haut Commissariat aux réfugiés en Turquie, avant de rejoindre l'Europe. Avion pour Alger, puis trajet jusqu'à Ceuta, où il est parvenu à entrer en Espagne. Lui a demandé l'asile à Lille. Cela fait maintenant un an qu'il attend une réponse. «Ça dure trop longtemps», déplore-t-il.
D’autres sont victimes du règlement de Dublin, qui impose aux migrants de déposer leur demande d’asile dans le pays de première entrée. Porte de Saint-Ouen, ils sont nombreux à avoir été enregistrés en Espagne et à se retrouver, pour l’instant, dans une impasse juridique. Moustapha, la vingtaine, a eu plus de chance. Ce Syrien de Lattaquié est en France depuis un mois. Jeudi, il est parvenu à déposer sa demande d’asile à la préfecture. Il espère s’extirper au plus vite de la rue et reconstruire sa vie ici.
Etat des lieux
Du côté de la mairie de Paris, on dit avoir conscience de l'urgence de la situation. La porte de Saint-Ouen est connue comme un point de ralliement pour de nombreuses familles syriennes depuis deux ans, mais jusqu'à il y a dix jours, trop peu de gens y vivaient pour entraîner une réponse rapide. D'autant que les autorités, dans le même temps, étaient mobilisées sur les évacuations d'Austerlitz et de la mairie du XVIIIe arrondissement.
Les choses ont changé, assure désormais la municipalité. «Nous sommes en train d'effectuer un état des lieux. Mais il y a beaucoup de cas administratifs compliqués.» Un bénévole râle : «Les migrants ne sont même pas au courant de ce travail de recensement. Il ne suffit pas de se poser au milieu du camp et d'attendre que les gens viennent vous voir.» Autre défi : trouver des places d'hébergement disponibles. Il y a urgence, selon Patrick Bouffard. «C'est de la non-assistance à personnes en danger. On ne tiendra plus longtemps comme ça.»




