«Le RSA, on en a besoin pour vivre.» Lucie Sweertvaegher, référente RSA au Secours populaire de Lille, tient à rappeler ce qui est pour elle une évidence quotidienne. «Peu importe qui va reprendre la compétence, il faut arrêter de stigmatiser les allocataires du revenu de solidarité active.» Avec ses deux collègues, elle suit peu ou prou chaque année 180 allocataires, un nombre stable depuis au moins cinq ans. Elle n'a pas vu l'explosion du chiffre annoncé par le monde politique. Même constat pour Hanane Mahamid, également référente RSA au Secours populaire : «Le portefeuille d'allocataires est stable, avec ses entrées et ses sorties», constate-t-elle. Elle estime à environ 10 % à 15 % ceux qui sont là depuis le début du dispositif, des SDF amochés par la rue, dont elle sait qu'ils y resteront jusqu'au bout.
«Perte du couple». Les autres ? Ils bougent. Certains sortent, d'autres entrent dans le dispositif au gré de l'évolution de leur situation. «Ils ne tiennent pas le discours qu'on leur prête, qu'il serait plus avantageux de toucher le RSA et tous les avantages sociaux associés plutôt que de se lever le matin pour toucher le Smic, insiste Mahamid. Ce n'est pas ce que j'entends. Ce qu'ils veulent, c'est retrouver un travail, et ensuite un logement.» Donc, quand on leur parle d'un système proche de l'implosion, les deux professionnelles restent dubitatives. «Je ne suis pas à bout de souffle dans mes pratiques professionnelles, dans mes rencontres avec les allocataires», affirme Sweertvaegher. Pourtant, le Secours populaire s'est spécialisé dans l'accompagnement des plus fragiles, ceux qui demandent le plus de temps, le plus d'attention : tous les bénéficiaires du RSA ici sont dans des situations extrêmement fragiles, hébergés à droite et à gauche, chez des amis ou de la famille. Il arrive même à certains de se retrouver subitement à la rue.
Comme Michaël, 33 ans, croisé à la permanence de vendredi. Il touche le RSA activité : «Avant, je faisais des intérims, mais là, je dors dehors sous un porche. Je suis en phase de séparation avec mon épouse.» Malgré ses joues encore rondes, il a l'air fatigué. «Le RSA, ça me permet de m'acheter à manger», ajoute-t-il. Le Secours populaire, il l'a découvert un peu par hasard, aiguillé par la mairie de quartier. Sweertvaegher lui dégote trois nuits d'hôtel. Ce genre de cas, elle en reçoit souvent : «La crise, c'est la perte de l'emploi, et, derrière, la perte du couple, qui ne résiste pas, note-t-elle. On voit arriver des femmes qui n'auraient jamais imaginé demander le RSA et venir chercher l'aide alimentaire plutôt que d'aller au marché.»Elle enfonce le clou : «La logique a changé : le RSA, normalement, vise une sortie vers un emploi durable. Mais cela ne se passe pas comme ça. Les gens décrochent un temps partiel, ou un emploi aidé, et peuvent ensuite retourner au RSA. Il faut nous laisser du temps et des moyens.»
Convocations.Mahamid s'inquiète du durcissement des conditions de maintien dans le RSA. Cela fait quelque mois que le département, passé à droite lors des dernières élections, n'hésite plus à réduire les allocations, voire à les supprimer, quand un bénéficiaire ne répond pas, sans justification, à trois convocations relatives au suivi de sa situation. Et du côté de la caisse d'allocations familiales, ce n'est pas mieux : le RSA n'est pas versé quand une domiciliation n'est pas renouvelée à temps. En France, les droits sociaux ne tombent que lorsqu'on a une adresse. Une condition qu'on ne peut pas remplir quand on dort dans sa voiture, ou sous les porches. Alors, on peut s'inscrire auprès d'une association agréée par la préfecture, qui sert de boîte de lettres. «Depuis deux mois, si votre domiciliation expire le 15 septembre, et que vous ne vous réinscrivez que le 15 octobre, vous ne touchez pas votre RSA entre ces deux dates», explique Mahamid. Elle craint que la situation empire, avec surveillance des objectifs à tenir, établis dans le contrat signé par l'allocataire. «J'ai une petite dame SDF, avec une déficience intellectuelle», soupire-t-elle. Elle n'a pas pour autant droit à l'allocation adulte handicapé. «On lui demande de contractualiser, mais elle ne peut avoir de projet concret. C'est à chaque fois un casse-tête. C'est ce genre de personnes qui pourraient être victimes de contrôles accrus. Alors que ce sont elles qui ont le plus besoin du RSA.»




