Ni vengeance ni règlement de comptes. Ancien conseiller ministériel sacrifié par le pouvoir sarkozyste, David Sénat ne doute pas que certains verront dans son récit le signe de l'«amertume», voire de la «colère». A 50 ans, lui se dit, au contraire, parfaitement «serein». Marié et père de deux enfants, il vient d'être nommé avocat général près la cour d'appel de Toulouse.
On le retrouve entre deux trains dans un café du XVe arrondissement de Paris, quelques jours avant la sortie de la République des conseillers, plongée intime et violente dans les coulisses du pouvoir. Un témoignage sans complaisance sur l'exercice de l'Etat, ses petitesses et lâchetés. Tout en rondeur, sourire avenant, le magistrat a repris quelques-uns des dix kilos perdus du temps où il était devenu l'homme à abattre. Cinq ans séparent sa disgrâce de la publication de son livre. Un quinquennat, serait-on tenté d'écrire. «Le temps de la réflexion n'est pas celui de la politique, dit-il simplement. Il m'en a fallu beaucoup pour comprendre et analyser cette période trouble.»
Sa mort politique remonte au 26 juillet 2010. Ce jour-là, le conseiller pour les questions pénales de la garde des Sceaux est convoqué par sa ministre, Michèle Alliot-Marie. Sur la foi d'une enquête officieuse des services de renseignement, cette dernière l'accuse d'avoir fait fuiter des informations à la presse dans l'affaire Liliane Bettencourt, ce qu'il a toujours démenti. L'entretien est glacial. Et se termine par ces mots inouïs de la ministre : «J'ai pensé à vous faire nommer procureur général à Cayenne où je crée une cour d'appel.» La politique est affaire de symboles. Cayenne. Après sept ans de bons et loyaux services, voilà Sénat considéré comme un bagnard.
Le magistrat n'a rien oublié de cet été 2010, dévastateur pour lui comme pour la droite française. Depuis que des enregistrements clandestins de Liliane Bettencourt ont fuité dans la presse, quelques semaines plus tôt, tout le gouvernement redoute l'onde de choc. Cette affaire n'est plus seulement un sinistre vaudeville entre une mère et sa fille, elle est devenue une bombe à retardement qui menace de faire exploser l'UMP, sur fond de trafic d'influence et de financement politique occulte. Mais, dans la torpeur de ce mois de juillet, rien n'a encore filtré sur l'enquête diligentée par le procureur de Paris, Philippe Courroye, un proche de Nicolas Sarkozy. Même la chancellerie est maintenue dans le flou, alors que la ministre est censée être informée de l'évolution de ce dossier sensible. «Le fait qu'elle ne le soit pas relevait d'un dysfonctionnement de l'enquête», souligne Sénat, qui va dès lors activer le «système D» pour tenter d'obtenir lui-même des informations.
Dans l'ombre des ministères depuis 2002, tour à tour à l'Intérieur, à la Défense et à la Justice, le magistrat connaît de nombreux journalistes, qui n'hésitent pas à l'appeler pour recouper une information ou profiter de son expertise technique. Il lui arrive aussi régulièrement de rencontrer certains d'entre eux. «Ne pas le faire aurait été une faute professionnelle, assure le conseiller. Dans l'affaire Bettencourt, j'en ai appris plus par leur biais que par le canal traditionnel, totalement asséché.» Parmi ses contacts, un des mieux informés est le journaliste du Monde Gérard Davet. Les deux hommes se parlent souvent au téléphone. «Nous étions dans une relation classique de double manipulation, raconte Sénat. Lui, essayant de confirmer des informations, moi, d'en obtenir.» Cet été-là, Davet sera le premier à révéler le contenu de l'audition de Patrice de Maistre, le gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt. A la lecture du Monde, Sarkozy entre dans une colère noire et demande à ses services d'identifier la taupe. Bernard Squarcini, tout puissant patron du renseignement intérieur, va alors faire éplucher les fadettes du journaliste et identifier Sénat parmi ses correspondants. Symptôme d'une «époque où la paranoïa du pouvoir, alliée à l'avènement du numérique, autorisait les pires égarements», écrit le conseiller, qui sera remercié trois jours plus tard.
Etrange épilogue pour ce juriste à la carrière exemplaire. Après trois ans comme substitut au tribunal de Péronne (Somme), «entre les champs de betteraves et les cimetières militaires britanniques», il rejoint, en 1997, la direction des services judiciaires. Politiquement, la période est passionnante. Mais de ces années de cohabitation, il conserve surtout le souvenir d'une «fin absurde», avec la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle.
Issu d'une famille catholique libérale, «plus Chaban que Pompidou», ce petit-fils de magistrat revendique son enracinement à droite par tradition. Aîné d'une fratrie de trois, sœur professeure de médecine et frère viticulteur dans l'Aude, il sera le seul à se frotter à la politique. A la fin des années 90, avec quelques hauts fonctionnaires, il planche la nuit tombée sur le futur programme du RPR. Quand Jacques Chirac est élu en 2002, un des artisans de ce groupe informel est nommé directeur de cabinet du nouveau garde des Sceaux, Dominique Perben, et lui propose de le rejoindre à la chancellerie. Il y passera un peu plus d'un an avant de prendre la roue de MAM à la Défense. Nouvelle période sombre pour la droite, qui panse encore les plaies de la trahison de 1995 et va bientôt se retrouver embourbée dans l'affaire Clearstream. Une affaire qu'il voit comme le symbole de «l'instrumentalisation de la justice à des fins politiques» mais aussi de la «consanguinité» entre les services de renseignement et certaines officines barbouzardes.
En avril 2006, son bureau sera perquisitionné par les juges, tout comme celui de MAM, soupçonnée d'avoir couvert les enquêtes officieuses de son conseiller pour le renseignement, le général Rondot. «Je n'ai jamais su quel était son degré de connaissance de la manipulation», confesse Sénat. Proche d'un commissaire du contre-espionnage accusé d'avoir enquêté sur les faux listings, le magistrat reste convaincu que ses ennuis trouvent leurs racines dans les méandres de cette affaire. La légende veut que l'année suivante, après l'arrivée d'Alliot-Marie place Beauvau, Squarcini soit entré dans son bureau avec un dossier Clearstream sous le bras en guise d'avertissement. Depuis, le maître espion déchu a été jugé coupable dans l'affaire des «fadettes» du Monde. Jamais un patron du renseignement n'avait été condamné pour des faits commis dans l'exercice de ses fonctions. Reconnu victime, Sénat a touché un euro. Pour le symbole.
17 mai 1965 Naissance à Courbevoie (Hauts-de-Seine).
Novembre 2009 Conseiller pénal de Michèle Alliot-Marie au ministère de la Justice.
Juillet 2010 Ecarté du ministère.
Février 2014 Reconnu victime dans l'affaire des «fadettes» du Monde.
4 novembre 2015 La République des conseillers (Grasset).
Jérôme Bonnet




