Les attentats de Paris auraient-ils pu être évités ? Comme après chaque attaque d'ampleur sur le sol français, la question des éventuelles failles se pose. Celles des services de renseignements français, soupçonnés d'avoir manqué un suspect, mais aussi celles d'une mauvaise coopération internationale. Depuis que François Hollande a annoncé que les attentats avaient été «planifiés» en Belgique, tous les regards sont tournés vers le plat pays. Sur les cinq terroristes identifiés, trois viennent de Molenbeek, dans la banlieue de Bruxelles. Ils étaient connus des services de renseignements belges, mais l'information n'est jamais arrivée jusqu'à la France.
Des failles entre la France et la Belgique ?
Début novembre, à peine dix jours avant les attentats parisiens, un ponte des services de renseignements français se rend à Bruxelles pour rencontrer ses homologues. «Nous n'avons jamais été aussi actifs dans l'échange d'informations», se félicite-t-il ce jour-là. Le sentiment est partagé des deux côtés de la frontière. «Avec l'Espagne, la Belgique est le pays européen avec lequel la France travaille le mieux», confirme un policier français. Comme avec tous ses voisins, Paris partage avec Bruxelles un Centre de coopération policière et douanière, situé à Tournai, en région wallonne. Ce commissariat, où travaillent ensemble policiers, gendarmes et douaniers belges et français, permet d'échanger en direct un grand nombre d'informations. Cet outil n'est pas dédié à l'antiterrorisme mais il illustre les bonnes relations policières entre les deux voisins. Les échanges sont par nature moins fluides entre services de renseignements, qui gèrent des informations bien plus sensibles. Contrairement aux «fiches S» françaises, partagées avec tous les membres de l'espace Schengen en cas de contrôle, les infos plus précises sur un suspect ne sont transmises que si celui-ci est susceptible d'intéresser un autre pays. «Avec les Belges, nous avons un système de coopération plutôt opérant», explique un policier de la Direction générale de la sécurité intérieure. Mais comme dans toute relation bilatérale, les deux pays n'échangent que les données les plus pertinentes.
La Belgique a-t-elle failli en omettant de communiquer à la France certaines informations sur Bilal Hadfi ou les frères Abdeslam, impliqués dans les attentats parisiens et clairement identifiés pour leur radicalisation ? Et comment expliquer qu’au moins un d’entre eux, Salah Abdeslam, aujourd’hui en fuite, ait pu voyager aussi facilement en Europe, notamment en Grèce et en Autriche, sans être inquiété ? Les trois hommes étaient pourtant inscrits dans un fichier baptisé «Foreign Fighters». Géré par la Sûreté de l’Etat, le service du renseignement intérieur belge, ce fichier est composé d’environ 800 noms. Mais ce système est loin d’être jugé assez performant, notamment en raison de la circulation insuffisante des informations entre les différents services de l’Etat belge. Certaines données remontant des services de police locaux sont parfois intégrées avec beaucoup de retard, et pas toujours bien redistribuées. Et notamment vers la France. Une structure est chargée d’améliorer le système de fichage belge. Mais ce nouveau dispositif ne sera pas opérationnel avant fin décembre.
Des failles dans le suivi des fiches «S» en France ?
Comme un bout de scotch qui colle inlassablement au bout des doigts, voici revenu le débat sur la fiche S… Cette fois-ci, au moins deux des huit terroristes ayant frappé à Paris en étaient dotés : Omar Ismaël Mostefaï, 29 ans, et Samy Amimour, 28 ans, tous deux kamikazes du Bataclan. La fiche «S», pour «sûreté de l'Etat», est l'une des 21 sous-catégories du plus ancien fichier de police : le fichier des personnes recherchées (FPR) créé en 1969. Pour qu'une fiche «S» soit émise à l'encontre d'une personne, il faut que les services de renseignements rassemblent un certain nombre d'éléments : participation active à une organisation politique, à un groupe de combat, activités menaçant la paix publique, fréquentation assidue d'un lieu de culte radical, interactions fréquentes avec des individus eux-mêmes fichés «S». Actuellement, la DGSI gère 10 500 fiches «S». Environ trois quarts d'entre elles concernent des islamistes radicaux. Ce fichage se superpose, pour partie, à celui de l'état-major opérationnel (EMOPT), créé en juin après l'attentat de Saint-Quentin-Fallavier (Isère), et directement rattaché au cabinet du ministre de l'Intérieur. Il s'agit du «FSPRT» - un fichier secret qui consigne «l'ensemble du spectre des personnes radicalisées», selon une source policière. 11 500 islamistes y figurent.
Ces deux fichiers ne sont que des dispositifs de signalement. Ils sont utilisés en renseignement pour connaître les activités et déplacements d’un individu, et n’entraînent aucune mesure coercitive : informer une personne qu’elle est fichée «S» est donc aussi efficace que prévenir une personne qu’elle est sur écoute. Concernant Omar Ismaël Mostefaï, la fiche «S» date de 2010. A l’époque, le jeune homme, originaire de Courcouronnes (Essonne), fréquente un petit groupe de 7 à 10 salafistes basés à Chartres (Eure-et-Loir), son nouveau lieu de résidence. C’est au contact d’un imam rencontré à la mosquée Anoussra que Mostefaï se serait radicalisé. En 2012, il disparaît avec sa famille. Ce n’est qu’à l’automne 2014 que les services retrouvent sa trace grâce à leurs homologues turcs : Le 6 septembre 2013, Mostefaï est entré en Turquie avec deux hommes. Parmi eux, Samy Amimour, autre kamikaze du Bataclan. Cette information est un rebondissement dans l’enquête. Les services travaillent désormais sur des liens plus anciens entre eux. Comme Mostefaï, Amimour était bien connu de la DGSI. Mis en examen en octobre 2012 pour un projet de départ avorté au Yémen, il est placé sous contrôle judiciaire. Un contrôle qu’il viole donc pour se rendre en Syrie, ce qui lui vaut un mandat d’arrêt international.
Le plus troublant dans le parcours des deux hommes n'est pas tant leur départ que leur retour de Syrie, dont la date n'est pas connue avec exactitude. Comment ont-ils pu regagner si facilement la France sans éveiller les soupçons de la DGSI, alors que tous les voyants étaient au rouge ? Les enquêteurs émettent l'hypothèse que les deux hommes aient pu voyager avec de faux passeports (lire page 15).
Entre les mailles de Vigipirate
La protection a-t-elle été suffisante à Paris le soir des attentats ? Les sites protégés dans le cadre de Vigipirate ont été choisis par le ministère de l'Intérieur en fonction des attaques précédentes. «Des écoles, des lieux publics, des lieux confessionnels»,indique le ministère de la Défense. Il y en a environ 800 en tout, dont 300 à 350 en Ile-de-France. Ceux qui sont liés à la communauté juive faisaient l'objet d'une attention renforcée : Merah avait frappé une école juive à Toulouse, Coulibaly un supermarché casher. De même pour les casernes et tout ce qui touche aux armées : des soldats ont été plusieurs fois visés par des jihadistes.
Les militaires ont récemment reçu pour consigne de ne plus circuler en uniforme pour ne pas attirer l'attention. Vendredi soir, ce sont d'autres cibles qui ont été touchées : une installation sportive et des lieux de loisir (des bars et une salle de spectacle). Les assaillants les ont-ils choisis pour cette raison ? François Hollande a en tout cas décidé de renforcer les effectifs de l'opération Sentinelle, le «réservoir de force» fourni par l'armée dans le cadre de Vigipirate. 7 000 soldats patrouillaient sur le territoire français, ils seront bientôt 10 000, soit autant qu'après les attentats de janvier. Dès ce week-end, un millier a rejoint la capitale, où 4 000 soldats étaient déjà déployés. Au total, la protection sur le territoire français est désormais assurée par «115 000 policiers, gendarmes et militaires», a détaillé Bernard Cazeneuve mardi. Avant d'affirmer qu'il n'y avait eu aucune «faille» dans le renseignement.




