Une absence, une surprise et une inconnue. Le 13 novembre, alors qu'il se trouvait à Rennes (Ille-et-Vilaine) et s'apprêtait enfin à entrer de plain-pied dans la campagne des régionales, Jean-Yves Le Drian apprenait par le téléphone de son directeur de cabinet les attaques terroristes dans la capitale. Retour immédiat à Paris, annulation des quatre meetings prévus et fin de sa campagne, ou presque - l'ancien président de la région (2004-2012) donnera un unique meeting, dans l'entre-deux-tours, le 10 décembre à Rennes. «En raison du contexte dramatique, je resterai à la Défense tant que François Hollande le jugera nécessaire, a déclaré le ministre candidat. Chaque Breton le comprendra. Et en cas de victoire le 13 décembre, je m'appuierai sur mon équipe, pendant cette phase intermédiaire et exceptionnelle, pour assurer la bonne marche de la région.»
Non-campagne
Résultat, avec les attentats et la consignation du candidat à Paris pour défendre la France, reste en suspens la question au cœur de la campagne en Bretagne : contrairement à ce qu’il avait promis, Le Drian cumulera-t-il les postes de président de région et de ministre de la Défense ? Et, si non, lequel choisira-t-il ? Partant, la campagne a inévitablement tourné autour de la non-campagne du leader socialiste régional, lequel est considéré par Solférino comme le seul en mesure de conserver la région face aux assauts des candidats Les Républicains. De fait, créditée de 29 % au premier tour, tout comme le rival LR-Modem, et de 42 % au second dans le dernier sondage BVA réalisé du 17 au 23 novembre, la liste socialiste devrait l’emporter largement.
Place à la surprise, maintenant. Alors qu'il avait obtenu au premier tour 8,5 % des suffrages régionaux en 2004 et 6,2 % en 2010, le FN obtiendrait cette fois 20 % des suffrages, et serait en conséquence présent au second tour et crédité de 23 % des voix. Du jamais vu en Armorique, territoire où le parti frontiste n'a jusqu'ici jamais percé. «Cette montée nous interpelle et est forcément inquiétante, concède Loïg Chesnais-Girard, candidat et directeur de la campagne du PS en Bretagne. A nous de trouver des solutions aux problématiques qui se posent aux citoyens.» Réponse du leader frontiste régional : «Nous nous préparons à un tremblement de terre politique en Bretagne», trompette Gilles Pennelle, lequel attribue la dynamique de ses listes à «l'augmentation considérable du chômage dans la région», «la fracture territoriale entre les villes et les zones rurales», ainsi qu'à «l'impact de l'arrivée de migrants dans de nombreux villages». Sans oublier «l'imam de Brest, qui a profondément choqué les Brestois et les Bretons».
L'inconnue, enfin. Quel poids pèseront les Bonnets rouges dans les urnes ? En octobre 2013, ce collectif citoyen réuni sous la bannière «Vivre, décider et travailler en Bretagne», s'était fait connaître de la France entière à travers ses manifestations et ses actions musclées contre les portiques de l'écotaxe. Et avait obtenu gain de cause. L'agrégation de populations aux intérêts a priori peu convergents - artisans, commerçants, agriculteurs, ouvriers, petits patrons, employés - n'avait alors cessé d'étonner. Deux ans après, le mouvement s'est montré étonnamment silencieux durant la campagne. Et, surtout, s'il a recueilli et consigné les «doléances et projets des Bretons» en onze points dans un fascicule, il n'a pas présenté de liste en son nom.
«La question s'est posée, reconnaît toutefois Jean-Pierre Le Mat, actuel porte-parole des Bonnets rouges qui comptent une soixantaine de comités locaux. Mais cela ne correspond pas à nos idéaux de force de création.» Leur credo : «Construire la Bretagne sans les institutions.» Pour autant, reconnaît Le Mat, depuis son entreprise de Ploufragan (Côtes-d'Armor), «même si on veut que les politiques nous dégagent la route, il nous faut des relais dans les sphères politiques et économiques». Il insiste : «Si on ne peut pas se permettre d'avoir le pouvoir politique contre nous, le vrai pouvoir va être de plus en plus dans la société civile. Comme les zapatistes [référence à l'Armée zapatiste de libération nationale du sous-commandant Marcos, dans la région du Chiapas au Mexique, ndlr], nous ne cherchons pas à prendre le pouvoir, mais à le tenir en respect.» Mais, selon Jean-Pierre Le Mat, un quart des candidats sur quatre des listes en lice compteraient des «sympathisants» des Bonnets rouges. Et quand lesdits «sympathisants» ont consulté le porte-parole sur la possibilité de se présenter au scrutin régional, celui-ci leur a fixé une condition : être en position éligible. «Le but, c'est qu'il y ait le maximum de Bonnets rouges au conseil régional», lâche Le Mat sans chercher à masquer sa tactique entriste. Politiquement, l'ensemble des Bonnets rouges se retrouve sur un point : la réunification de la Bretagne. Mesure qui figurait sur le programme de Le Drian en 2010 mais n'a pas été honorée.
«Vocation»
Christian Troadec, figure énergique et médiatique des Bonnets rouges, dont il a été le porte-parole, s'est mis à l'écart du mouvement pour conduire sa liste «Oui la Bretagne». Depuis le marché de Lannion, dans les Côtes-d'Armor, où il tracte et discute avec la population ce jeudi de novembre, le maire divers gauche régionaliste de Carhaix, qui vise les 10 % au premier tour pour pouvoir se maintenir au second, s'explique : «Si les Bonnets rouges font de la politique, ils n'ont pas vocation à entrer dans le champ électoral.» Christian Troadec en compte pourtant plusieurs sur sa liste, dont Corinne Nicole, déléguée syndicale à l'abattoir de volailles Tilly-Sabco de Guerlesquin, pour lequel elle a lutté contre la fermeture l'année dernière.
De son côté, la liste PS-PRG compte dans ses rangs Olivier Le Bras, ancien délégué central chez Gad - entreprise où 889 licenciements ont été opérés avec la fermeture l'an passé de l'abattoir de porcs de Lampaul-Guimiliau (Finistère). Pour sa part, Marc Le Fur, tête de liste LR-Modem qui a porté le bonnet rouge au côté de Troadec et se souvient «d'un peuple qui se soulève», en compte quelques-uns sur sa liste. «Je ne les drague pas, mais je ne refuse les voix de personnes», dit celui qui a sillonné les quatre départements bretons depuis l'été à bord de son camping-car de campagne affichant son visage sur ses flancs. De fait, il a accueilli à ses côtés deux Bonnets rouges : Caroline Ollivro, ancien membre du Modem et du Parti breton, présentement à la tête du parti autonomiste Breizh Europa, et Jean-François Le Bihan, président de Bretagne réunie. A l'extrême droite, Gilles Pennelle revendique aussi sa proximité avec ce «mouvement de légitime colère qui a été mal interprété». Il ajoute : «C'est une grosse partie de notre électorat depuis longtemps. J'ai sur mes listes des gens qui ont participé aux rassemblements de Quimper et Carhaix.» Et d'asséner : «Les Bonnets rouges ont une tête bleu Marine.» Pas certain que tous les concernés apprécient.




