«Hara-Kiri puis Charlie Hebdo ont toujours suscité de vives réactions. Depuis 1976, année où j'ai repris le kiosque, j'ai toujours vu les gens rire, soupirer ou s'énerver en découvrant les unes. Mais la différence entre maintenant et les années 80-90, c'est que les gens acceptaient la présence de Charlie dans le paysage médiatique. Ils passaient leur chemin. On pouvait ne pas aimer Charlie et ne pas souhaiter pour autant qu'il disparaisse. On sent que les choses se sont gravement envenimées. Il y a vingt ans, les Parisiens achetaient beaucoup la presse. France-Soir faisait quatre éditions différentes chaque jour. Je crois que j'ai fait mon record de ventes l'après-midi où les flics ont abattu Jacques Mesrine à la porte de Clignancourt [le 2 novembre 1979, ndlr]. J'ai vendu 2 000 France-Soir en trois heures. Evidemment, Internet n'existait pas.
«La première fois que ça a réellement chauffé, c'est en 2006 quand France-Soir, Libé et Charlie ont publié les caricatures de Mahomet. Là, j'ai vu des habitants furieux. J'ai même reçu des menaces pour cesser de vendre Charlie. Mais ça n'a pas duré très longtemps et je n'ai jamais imaginé devoir être protégé pour ça. Personnellement, j'avais trouvé violente la une avec la bombe sur la tête du Prophète. Je ne connaissais pas bien Cabu mais il arrivait qu'il passe au kiosque en allant traîner dans les bars et concerts de jazz de Montmartre. Du coup, je lui en avais touché deux mots, en lui disant qu'il fallait qu'ils fassent gaffe, que ça finirait par déraper. Malheureusement, je ne me suis pas trompé, même si je n'aurais jamais pu imaginer une telle horreur. Ce qui est frappant, c'est que les gens du quartier ne retiennent que les unes que Charlie dédie à l'islam. Les autres sujets laissent indifférent, signe que la crispation se joue là en ce moment. Après le 7 janvier, il y avait la queue dès 6 heures du matin pour le numéro spécial. Je n'avais jamais vu ça. Certains l'achetaient pour soutenir une rédaction endeuillée, d'autres, plus nombreux, ont réagi en collectionneurs et voulaient l'avoir chez eux. Mais ce n'était pas des achats d'adhésion et la fièvre est vite retombée. Parfois, des passants me chahutent en me disant qu'il faut exclure Charlie du kiosque. Je réponds toujours que ce qui compte, c'est la liberté, la République, et que chacun pense ce qu'il veut. Mais je vois bien que ça ne va plus de soi pour tout le monde.»




