A Calais, un tour aux abords de la jungle et puis s'en va. Alain Juppé, en campagne pour la primaire à droite, est passé, en visite express, pour se rendre compte de la crise migratoire, dans cet épicentre qu'est la ville de Natacha Bouchart (LR). «Ce que je vois est inacceptable, et n'est pas digne de la France», a-t-il dit, sans surprise, à la sortie du centre Jules-Ferry, où ont lieu les distributions de nourriture, et l'hébergement des femmes. Il préconise ce que fait déjà le gouvernement, baisse du nombre de réfugiés, et répartition dans des lieux d'accueil sur tout le territoire. Et se déclare favorable à la création d'un hotspot dans le Calaisis, «où les autorités britanniques feront le partage entre ceux qu'ils acceptent et ceux qu'ils n'acceptent pas.»
Joe, 68 ans, une bénévole, venue de Sète pour donner un coup de main pendant un mois, soupire : «J'espère qu'il va comprendre dans quel marasme politique est la France. Et Calais en est un bon exemple.» Elle le trouve «moins hystérisant» que Nicolas Sarkozy. Elle se demandait s'il avait gardé ses bottes. Une allusion à sa réplique célèbre, «je reste droit dans mes bottes», lors des grèves de 1995, alors qu'il était Premier ministre. Hé oui, il les avait bien chaussées, pour longer les baraques de bois et de bâches de la jungle. Une image en or, pour un candidat déclaré à l'Elysée et en tête des sondages.
«Homme d’expérience»
Le matin, le maire de Bordeaux a été reçu en mairie. «Il est le bienvenu, comme tout politique qui vient voir lui-même l'état de désarroi des Calaisiens», précise Patrick Dusautoir, conseiller municipal délégué au commerce. Pour l'occasion, les petits plats ont été mis dans les grands. «C'est quelqu'un de chez nous», annonce, fiérote, Muriel Wulveryck, adjointe au tourisme. Comprenez du même parti.
Calais, longtemps communiste, a basculé à droite en 2008. Alors, dans le hall de l'immense hôtel de ville, les adjoints au maire se sont rassemblés en une haie d'honneur, «un accueil républicain», souligne l'une des élues. Les gens présents se pressent, heureux de saluer «l'homme d'expérience». Mais pas question de dire du mal de Nicolas Sarkozy, le président du parti. «C'est une visite de courtoisie que nous apprécions», élude l'un d'eux.
Centre-ville désertés
Ce n'est pourtant pas pour admirer la salle des mariages, où se sont unis, en 1921, le général de Gaulle et Yvonne Vendroux, Calaisienne de souche, qu'Alain Juppé est venu. Visite d'Eurotunnel, du port, et enfin de la jungle : c'est bien le costume d'un présidentiable qu'il a enfilé. Il a pu constater, que malgré toutes les assurances de Cazeneuve, ministre de l'Intérieur, le port n'est pas «étanche». «La surveillance du port est plus difficile qu'à Eurotunnel », reconnaît-il. Mais j'ai été impressionné par le contrôle des camions.» Rien que samedi, entre 350 et 400 migrants ont réussi à ouvrir une brèche dans les grilles et une cinquantaine d'entre eux a pris d'assaut un ferry P&O à quai avant d'être arrêtés. «Pourquoi les migrants sont-ils là ? ironise Patrick Dusautoir. Quand vous avez une porte blindée, vous faites pourtant demi-tour.»
Il voit avec inquiétude les commerces du centre-ville désertés, à cause de la mauvaise réputation de la ville. Ahmed, fils de harki, né à Calais, regarde toute l'agitation, caméras et photographes, d'un œil rigolard : «Il est où, M. Juppé, que je lui parle ?» s'amuse-t-il. Et soudain, sérieux : «Je vis ici, je n'ai rien contre les migrants, mais je vois les amalgames que fait le Front national. Le Bataclan et tout le reste.» Il se sent victime d'un racisme, contre lequel il n'a pas d'arguments, comme une forme d'injustice. «Moi, je n'y suis pour rien, dans la présence des migrants.» Il secoue la tête: «Je suis dégoûté». Il ne parlera pas à «M. Juppé», trop entouré pour être approché.




