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Libération
…la gauche, la police, la droite, la justice

Icône ou bouc-émissaire, Christiane Taubira vue par…

Lors d'une manifestation à Lille pour célébrer ladoption du mariage pour tous, en 2013. (Photo Philippe Huguen.AFP)

…Les militants socialistes

«Elle est le souvenir de nos promesses de la campagne de 2012»

En août, les socialistes se retrouvent, après les vacances, à La Rochelle. Cette année, la garde des Sceaux, Christiane Taubira, est arrivée au milieu de ce brouhaha : d'un côté, des écologistes qui se fritent, de l'autre, Emmanuel Macron qui tape (déjà) sur les 35 heures. Le temps de son passage, Taubira a calmé les ardeurs : un discours sur les valeurs de la gauche et une balade au milieu des allées et des militants. Sourires. Photos. Petits mots. Le tout sous les regards parfois envieux de ses collègues. Taubira a toujours fait de l'ombre à ses camarades. Charlotte Picard, une militante PS en Meurthe-et-Moselle, explique pourquoi : «Elle est le souvenir de nos promesses de la campagne de 2012, celles de la gauche forte et unie. Taubira possède une culture impressionnante qui donne cette certaine idée de la France.»

Mercredi matin, après l'annonce de son départ, beaucoup de militants socialistes ont exprimé leur sentiment sur les réseaux sociaux. La tristesse se mélange a la gratitude. Ses collègues ne sont pas restés à l'écart. Christian Paul, député PS «frondeur» a écrit : «Sur le banc du gouvernement, manque douloureusement cette femme d'Etat indomptable et porteuse des plus belles causes.» Aurélie Filippetti, députée et ancienne ministre : «Un seul mot : bravo ! Hommage au talent immense, au travail et à l'engagement de Taubira, qui marquera l'histoire du ministère de la Justice.» De son côté, le premier secrétaire du Parti socialiste, Jean-Christophe Cambadélis, a gazouillé sur Twitter : «Amitiés à Christiane Taubira pour nos combats communs, dont le mariage pour tous. Nous en aurons d'autres.»

L'aura de Taubira dépasse de loin la sphère socialiste. La garde des Sceaux était une caution de gauche. Une ministre pouvant se présenter sans crainte devant un militant du Front de gauche ou d'EE-LV. Mardi soir, Cécile Duflot confiait à Libération : «Je n'arrive pas à comprendre pourquoi elle reste, mais elle doit avoir ses raisons.» Mercredi matin, celle qui a démissionné du gouvernement en mars 2014 a écrit : «Je salue chaleureusement la décision de courage et de conviction de Taubira : la fidélité à nos valeurs est une force.» A gauche, les messages, très souvent bienveillants se sont multipliés. L'eurodéputé EE-LV Yannick Jadot, l'un des initiateurs de l'appel Notre primaire, n'a pas hésité à lui tendre une perche dans un tweet : «Taubira démissionne. Ouf. Candidate pour notre primaire ?»

…Les policiers

«Avec elle, le message était simple : «Tout sauf la prison»

C'est l'histoire d'une profonde défiance, longue de trois ans et huit mois. Entre Christiane Taubira et la maison police, le dialogue, c'est un euphémisme, n'a jamais pris. Les torts en sont partagés. D'une part, l'ancienne garde des Sceaux, femme de lettres et de symboles, rigide à souhait, attachée à l'individualisation des peines et à la vertu éducative de chaque sentence prononcée par un tribunal. De l'autre, des syndicats de police qui n'ont cessé de voir dans sa politique un mépris pour leur métier, au risque, parfois, d'instruire un faux procès en laxisme (lire pages 6-7).

Le 14 octobre, ces organisations sont allées jusqu'à manifester bruyamment sous les fenêtres de la chancellerie, exprimant colère et usure après qu'un membre de la brigade anticriminalité de Saint-Denis, Yann S., avait été grièvement blessé par un braqueur qui n'avait pas regagné sa cellule à l'issue d'une permission de sortie. Sous la Ve République, seul Robert Badinter, en 1983, avait connu pareil traitement.

Les syndicats jurent pourtant avoir essayé. «Depuis sa nomination, en 2012, nous n'avons pu la voir qu'une fois, déplore Philippe Capon, secrétaire général d'Unsa-Police. Une fois, c'est tout de même bien maigre. On s'était pourtant promis de tout faire pour ne plus pâtir de l'éternelle rivalité entre la police et la justice.» Sûre d'elle, Christiane Taubira n'entend pas transiger sur son objectif principal : lutter à tout prix contre la surpopulation carcérale. Pour cela, elle instaure les peines de probation et assouplit le régime des aménagements de peines, suscitant l'ire d'Alliance, syndicat majoritaire (classé à droite) : «Avec elle, c'est simple, la politique pénale a été rassurante pour les délinquants et inquiétante pour les policiers. Le message était simple : "Tout sauf la prison !" Mais comment accepter qu'une condamnation ne soit pas exécutée jusqu'au bout ? Sur le terrain, nos collègues sont dépités parce qu'ils ont l'impression d'écoper l'océan à la petite cuillère», tonne Frédéric Lagache, secrétaire général adjoint d'Alliance.

Trop dogmatique Christiane Taubira ? Plutôt deux fois qu'une, parachève Jean-Marc Bailleul, du Syndicat des cadres de la sécurité intérieure (SCSI). Lui aussi gardera le souvenir d'une ministre peu encline à la négociation : «Par les temps qui courent, on a tout à perdre à ne pas s'écouter.»

 …La droite

De LR à la manif pour tous, la perte de leur meilleure ennemie

Une bonne nouvelle ? Pas tant que ça. Pour la droite et l'extrême droite, le départ de la ministre de la Justice sera aussi une grande perte. Les voilà privées de leur cible préférée. Taubira : dans les réunions publiques de LR et du FN, la simple mention de ce nom suffisait à déclencher la fureur enthousiaste des sympathisants. Une fureur qui a parfois libéré des attaques franchement racistes. Parmi les leaders de l'opposition, Alain Juppé aura été l'un des rares à dénoncer publiquement ces «réflexes pavloviens» anti-Taubira.

Du jour de sa nomination jusqu'à ces dernières semaines, elle aura été caricaturée en incarnation de la «culture de l'excuse». «Elle aura plus défendu le droit des délinquants que celui des victimes. Je me réjouis de cette démission qui doit marquer la fin de la dérive laxiste», a déclaré Eric Ciotti mercredi matin.

Le 17 novembre, à l'Assemblée nationale, alors que Paris était sous le choc des attaques terroristes, des députés LR l'avaient copieusement huée, avant qu'elle ait pu prononcer un seul mot, lors de la séance de questions au gouvernement. Dès le mois de mai 2012, alors qu'elle n'avait pas engagé la moindre réforme, elle était déjà le symbole du «laxisme de la gauche». Quatre ans plus tard, c'est donc très logiquement que le porte-parole de LR Guillaume Larrivé salue le départ de «la pire ministre de la Justice de la Ve République».

Aux charges politiques se sont parfois greffées, à l'extrême droite, des attaques racistes. Ainsi Anne-Sophie Leclère, candidate frontiste aux municipales de 2014, qui a juxtaposé les images d'un bébé singe et de la ministre avec cette légende : «A 18 mois et maintenant.» Ou encore l'hebdomadaire Minute, titrant «Maligne comme un singe, Taubira retrouve la banane» en novembre 2013, ce qui valut une amende de 10 000 euros à son directeur de la publication pour «injure à caractère racial». Tout à sa joie, le journal fêtait mercredi la démission de sa tête de Turc en proposant des réductions de 50 % sur ses abonnements.

Une autre fête était prévue dans la soirée devant le ministère de la Justice. La présidente de la Manif pour tous, Ludovine de La Rochère, invitait à sabrer le champagne place Vendôme pour célébrer la démission de «la ministre de l'injustice», coupable d'avoir «délibérément privé des enfants de père ou de mère» en rendant possible le mariage homo.

 …Le monde de la justice

«Passionnée, passionnante», mais elle «n’a pas su s’opposer»

«Dommage», «vraiment dommage». Ces termes reviennent dans la bouche de magistrats et d'avocats. Christiane Taubira, cette occasion gâchée, cet acte manqué ? Au mieux, son bilan ministériel est jugé «assez mitigé», «plus que contrasté», comportant «davantage de négatif que de positif». Le personnage n'est pas en cause : «Passionnée, passionnante», selon le président du Conseil national des barreaux, Pascal Eydoux. Mais son utilité politique est ouvertement mise en doute : «Elle n'a pas su s'imposer, ni s'opposer.»

Tout avait pourtant bien commencé, avec la suppression des peines plancher, un an après l'élection de François Hollande. «Une de ses rares promesses tenue en matière judiciaire», pointe Céline Parisot, secrétaire générale de l'Union syndicale des magistrats (USM). Pour le reste… «Sa justice du XXIe siècle, dont elle nous rebattait les oreilles depuis sa nomination, n'est même plus inscrite à l'ordre du jour de l'Assemblée.» Très vite, ses sujets ne seront plus prioritaires. «Le gouvernement a démissionné de la justice bien avant que Taubira ne démissionne elle-même», dénonce Marion Lagaillarde, secrétaire nationale du Syndicat de la magistrature (SM). Certes, elle a fait preuve de «combativité» sur des dossiers symboliques, comme la reconnaissance de la discrimination de mineurs grévistes en 1948, relève Florian Borg, président du Syndicat des avocats de France (SAF) : «Mais sur les sujets de justice, que de reculs ! Pas toujours de son fait, mais elle n'a pas su freiner la pente.»

Le reproche est lancinant : «Une vraie perte d'influence», constate l'USM. «La Justice est inféodée aux autres ministères, Intérieur ou Economie», renchérit le SM. Comme un symbole, lundi matin, quarante-huit heures avant la démission officielle de Taubira, des membres du cabinet Macron présentaient devant un parterre de juristes un projet d'ordonnance sur le rapprochement des professions judiciaires.

Au moment du départ, des circonstances atténuantes. «C'est une méthode de gouvernement : je nomme un garde des Sceaux, puis je l'épuise par des problèmes budgétaires, dit Frédéric Sicard, le bâtonnier de Paris. Mme Taubira aura tenu longtemps.» Et cet ultime regret de l'USM : «Il y a eu un discours, une méthode novatrice, laissant place à la force imaginaire du droit. Mais peu transformés en actes.»

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