C'est une dentelle merveilleuse, aux branches délicates et aux fleurs ajourées, légère et douce dans les doigts. Naomi Campbell l'a portée, pour la lingerie La Perla. «Dans dix jours, elle partira peut-être à la benne», grince Michel Berrier, un dirigeant de Desseilles Laces, l'une des trois dernières entreprises de dentelle de Calais. Il s'émerveille, tout de même : «C'est une reproduction du XIXe siècle. Son dessin a nécessité 1,4 million de coups de crayon.»
Mercredi, Michel Berrier a tout perdu : sa boîte a été mise en liquidation judiciaire, avec un sursis de trois semaines. Il l’avait reprise il y a cinq ans, avec deux amis, des cadres qui croyaient en l’avenir de la dentelle. Celle de Calais, faite pour les dessous chics, sur des métiers datant de la révolution industrielle et la vapeur, de lourds monstres de fonte noirs, les Leavers. Un mythe industriel que les technologies modernes n’arrivent pas à égaler et qui fonctionne comme les orgues de Barbarie, avec des cartes à trous, où est poinçonné le dessin de la dentelle. A Desseilles, 74 salariés, il y a 26 Leavers (sur les 120 que compte Calais) dans l’atelier au cliquetis incessant, celui des bobines, remplies à la main, qui créent la dentelle si fine par torsion des fils. Rien à voir avec les métiers Jacquard qui, eux, tricotent. Desseilles en possède aussi, et fournit Dim, pour les hauts des bas qui tiennent tout seuls.
«Musée». «Nous ne parlons pas de l'épicerie du coin mais d'un patrimoine ancestral, se lamente Renato Fragoli, délégué syndical CFTC. Si nous fermons, la dentelle aura disparu dans dix ans à Calais car les sous-traitants s'affaiblissent.» Un dentellier en moins veut dire des commandes moins nombreuses et une fragilité économique croissante, estime-t-il. «Il ne restera plus qu'un musée. Mais pour moi, un musée, c'est là où on met les vieilles choses inutiles et poussiéreuses et ce n'est pas ce que nous sommes !» Ce qui le met le plus en rogne, c'est la raison de la liquidation, une décision du tribunal administratif de Lille tombée en décembre. Elle ordonne la réintégration de cinq syndicalistes licenciés en 2013.
«L'entreprise doit payer les deux ans et demi de salaires non versés pour chacun d'entre eux, ainsi que les indemnités prud'homales qu'ils vont demander pour les dommages et intérêts. Ça va lui coûter entre 700 000 et un mil lion d'euros. Elle n'en a pas les moyens», explique Fragoli. Indigné, il a créé un collectif, «les oubliés de Desseilles», une centaine d'adhérents, pour remuer l'opinion publique. En vain. Trois des cinq salariés réintégrés, encartés à la CFDT et la CGT, sont des tullistes, chargés de conduire les Leavers : ils ont des salaires élevés, 3 400 euros net par mois. Or, l'atelier Leavers n'est pas rentable, avec une masse salariale trop importante et un sureffectif, dit Berrier. Pour lui, les licenciements de 2013 ont donc des raisons économiques. Un motif validé par l'inspection du travail, la Direccte (direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi), le ministère du Travail, malgré les recours.
Epine. Sandy Bomble, le délégué CFDT, connaît par cœur la procédure : depuis qu'il est chez Desseilles, il a été licencié sept fois, par différentes directions, et réintégré sept fois. Il attaque donc la décision au tribunal administratif. Avec le résultat que l'on sait. Desseilles fait appel, mais l'appel n'est pas suspensif : il doit exécuter le jugement et payer. A la CFDT, on défend la troupe : pour Marcel Aucoin, secrétaire de l'union territoriale interprofessionnelle de Calais, la liquidation est due à la mauvaise gestion de l'entreprise, pas à la réintégration des syndiqués : «Déjà, l'an dernier, ils ont lancé un appel auprès des Calaisiens parce qu'ils avaient des problèmes d'argent.» Yannick Ghoris, secrétaire régional CFDT, y voit, lui, un cas de harcèlement syndical : «S'il n'y avait pas eu de licenciement abusif, il n'y aurait pas eu de liquidation judiciaire. Notre délégué est dans son droit et la justice lui donne raison.»
La dernière chance de Desseilles est chinoise. Un repreneur s'est manifesté mardi, juste avant la décision du tribunal de commerce. Il ne reste que trois semaines pour proposer un plan de reprise, mais les Chinois ont posé une condition : que l'épine des réintégrations syndicales soit enlevée. La négociation va s'ouvrir avec les salariés concernés. Fragoli n'a qu'une angoisse : que les employés licenciés restent sur une position jusqu'au-boutiste, au risque de couler la boîte. «Ce serait du perdant-perdant, s'inquiète-t-il. Ils en sont restés à la lutte des classes, le syndicat qui veut bouffer du patron.»




