«Je repartirai avec mes questions.» Au sarcasme affleurant dans les questions de Maryvonne Caillibotte pendant les interrogatoires, on a senti que l'avocate générale de la Cour d'assises de Paris bouillonnait, après sept semaines de procès improductives. A l'heure du réquisitoire, la Cour n'en sait guère plus qu'au premier jour d'audience sur ce fatal 20 mai 2010, «cette petite journée aux dégâts colossaux et irréparables» : «une jolie vie» envolée, des policiers «brisés», des passants traumatisés. Ce jour-là, un braquage avorté se transforme en course-poursuite puis en fusillade avec la police, laissant une jeune policière municipale de Villiers-sur-Marne morte sous le feu des braqueurs en fuite. «J'ai eu l'impression que les membres de cette cour étaient des hamsters tournant sur leur roue dans une cage, pendant que les accusés nous regardaient», lance la magistrate. Sur les neuf accusés jugés (dont un absent), seuls deux, Malek Khider et Jean-Claude Bisel, poursuivis pour des faits accessoires mais pas pour la fusillade, ont assumé a minima leur implication. Tous les autres, dont le médiatique braqueur récidiviste Redoine Faïd, ont maintenu leurs dénégations. Malgré les traces d'ADN et les images de vidéosurveillance. Et parfois en dépit de la logique la plus élémentaire, d'où les nombreux «je sais, ça paraît incroyable» lâchés à la barre.
L’acteur-braqueur Redoine Faïd face au jury
Devant une salle comble où l'on compte familles des prévenus, curieux et «fans» de Faïd acquis à sa cause, Maryvonne Caillibotte, port altier, cheveux blonds relevés par deux barrettes, prend la responsabilité de connecter les points pour les jurés. «La vérité viendra de moi», annonce-t-elle en préambule. Elle avait prévu au moins quatre heures pour requérir dans ce dossier monstre aux 103 témoins, 25 experts et 46 tomes de procédure. En l'absence de preuves édifiantes ou de témoignages accablants, il lui aura finalement fallu deux heures de plus pour démonter soigneusement les postures, souligner les incohérences et faire appel «au bon sens et à l'intime conviction des jurés», à qui elle demande de voir l'affaire comme un tout et non une succession de faits disjoints. «Quand vous aurez aligné tous les hasards, vous ne direz plus que c'est du hasard», assure-t-elle.
Pour l'avocate générale, les alibis des accusés ne sont que «des fables» : qu'il s'agisse de ce «jeune homme» jamais nommé, jamais retrouvé et invisible sur les bandes de vidéosurveillance qui aurait entraîné Redoine Faïd au volant de la voiture en tête du convoi de braqueurs filmés à une station-service la veille des faits. Ou de cette balade «mystique» (dixit l'un des accusés) en forêt, où trois des prévenus seraient tombés nez à nez avec les sacs d'armes et auraient joué avec les fusils d'assaut sans penser plus à mal.
Procès Faïd : «Ils voulaient tuer du flic»
Le parquet a finalement requis trente ans de prison avec une peine de sûreté de deux tiers pour les trois hommes jugés pour le meurtre d’Aurélie Fouquet, dont les magistrats ont établi la présence dans le van pris en chasse par la police, et par conséquent au sein du commando qui a ouvert le feu sur les agents. Il s’agit de Rabia Hideur, identifié par un policier au moment du contrôle de police à l’origine de la course-poursuite, de Daouda Baba, un champion de boxe picard au visage et aux mains brûlés par l’incendie de la camionnette des braqueurs, et d’Olivier Tracoulat, grièvement blessé dans la fusillade et absent à la barre.
Durant le procès, Tracoulat, alias «Tony», a été désigné par le doyen de l'équipe, Jean-Claude Bisel, comme l'homme qui «a tiré sur les condés». Bisel est jugé pour avoir hébergé et veillé sur «Tony» la nuit suivant le drame. Par ailleurs, une lettre anonyme reçue par la police quelques jours avant le début du procès accusait Jean-Claude Bisel d'avoir enterré Olivier Tracoulat en Belgique avec l'aide de son ex-gendre. Ex-gendre que Bisel a liquidé depuis —un crime pour lequel il n'a pas encore été jugé.
Pour le corbeau, Bisel voulait faire taire le gendre qui menaçait de balancer. Lui affirme avoir voulu protéger sa fille, victime des violences répétées de son ancien mari. «Vous allez peut-être rendre une décision contre un mort, a résumé l'avocate générale. Mais en l'état, il faut le considérer encore en vie.» A l'encontre des trois hommes, elle retient le principe de «coaction» : puisque aucun ne s'est «désolidarisé» ou n'a essayé d'arrêter les tirs, tous sont responsables de la mort de la policière, peu importe celui qui a tiré. A leurs yeux, «leur fuite valait bien une vie» conclut-elle.
Le «stand-up» de Redoine Faïd aux assises
Quant à Malek Khider, chez qui ont été retrouvés les autres fourgons du convoi et les armes du crime, il semble avoir laissé une bonne impression à la magistrate qui l'a désigné comme «le bon élève» du procès pour ses timides révélations durant l'instruction et sa personnalité attachante de bon père de famille retombé dans le crime à cause d'une vieille connaissance. Probablement Redoine Faïd, qu'il a bien connu à la prison de Saint-Maur où ils étaient tous deux incarcérés. L'avocate générale n'en a pas eu la main moins lourde pour autant : vingt-cinq années de prison. Sa fille, assise parmi le public, fond en larme, un sac de courses au pied qu'elle ira lui glisser dans le box à l'interruption d'audience. Il faut dire que le braqueur multirécidiviste, qui a passé la moitié de ses cinquante années en prison, est aussi jugé pour un autre braquage raté à Gentilly, l'année précédente. Le conducteur du fourgon avait alors réussi à s'extraire de l'embuscade tendue par les braqueurs qui tiraient à feu nourri sur le véhicule.
Aucun autre membre de cette équipe au mode opératoire similaire à celui de Villiers-sur-Marne n'a été retrouvé. Entendu comme expert, l'un des chefs de la brigade de répression du banditisme a relevé que le chef de ce commando portait une combinaison blanche alors que les autres étaient en noir, «comme dans les films». Sachant que Redoine Faïd a admis dans ses mémoires s'être toujours inspiré du cinéma, le sous-entendu est clair.
C'est évidemment sur le cas de ce dernier que la magistrate s'est le plus longtemps étendu. Le «caïd des cités», titre du documentaire que son ami Jérôme Pierrat lui a consacré, a toujours nié en bloc les charges qui pèsent contre lui. Son aplomb a même désespéré la mère d'Aurélie Fouquet, qui déclarait à FranceTV Info : «On ne condamne pas quelqu'un pour un plein d'essence», seule preuve tangible retenue contre le braqueur et pour lequel il a évidemment une bonne (si ce n'est sinueuse) explication.
Reste que, pour la magistrate, «il ne s'agit pas d'un plein ordinaire» car il ne fait aucun doute qu'il est le cerveau de l'affaire, l'homme à la tête du convoi à l'arrêt à la station-service, en pleine répétition à J-1. «Ecrivez le nom de tous les prévenus et tracez les liens entre eux, demande-t-elle aux jurés. Vous verrez que cela forme une étoile, un soleil, avec Redoine Faïd au centre.» Pour son rôle d'organisateur, elle réclame vingt-deux ans de prison, avec une peine de sûreté de deux-tiers.
Au passage, elle s'applique à déboulonner la statue flatteuse de «gentleman braqueur» que le natif de Creil (Oise) s'est édifié, n'hésitant pas à taper sous la ceinture. «Inélégant», Redoine Faïd a traité son frère «d'abruti» pour se dédouaner de ses mauvaises fréquentations à l'audience et a «laissé femme et enfant seul face à la police» en partant en cavale, sans s'inquiéter que celle-ci enchaîne les heures de garde à vue en son absence. Tacle supplémentaire : cette bague de fiançailles payée par le journaliste Jérôme Pierrat. «Ça n'a visiblement pas posé de problème à sa femme, chacun sa façon de voir les choses», grince-t-elle. Quant à l'image du braqueur aguerri, Maryvonne Caillibotte note qu'il y a eu «beaucoup de déchets» dans les coups de Faïd, déjà condamné deux fois aux assises. Le journaliste intime des bandits Jérôme Pierrat, témoin surréaliste à la barre, a lui aussi droit à son scud. Elle remercie «le collaborateur de justice exceptionnel» et rappelle que les accusés ont qualifié «d'escroquerie» son reportage pour Canal+, où plusieurs membres de la bande apparaissent et dont les rushes ont grandement aidé les enquêteurs. A la barre, Faïd a lui aussi renié en partie ses mémoires coécrites avec le journaliste, que Pierrat aurait «enjolivées».
Insulte suprême, l'avocate générale décerne la palme du bon client à William Mosheh, alias «Renard» dans le documentaire de Pierrat. «Il a volé la vedette à M. Faïd avec sa fraîcheur, son côté cash…» Accusé d'avoir volé les véhicules prévus pour le braquage mais en prison au moment des faits, Renard voit huit années de prison requises contre lui. Même tarif pour Olivier Garnier, petite main logistique qui aurait planqué du matériel et dont l'ADN a été retrouvé sur un bout de scotch attaché à un cadre explosif. En revanche, le parquet demande l'acquittement du frère de William Mosheh, George. Enfin, trois ans de prison ont été requis contre Jean-Claude Bisel pour avoir tenu compagnie à Olivier Tracoulat mourant, «avec un trou où l'on pouvait passer le doigt dans la tête» selon ce dernier. Le verdict est attendu mercredi ou jeudi, en fonction de la longueur des plaidoiries de la défense.




