La rue gronde. Elle fulmine. «Assassins», crie-t-on à la sortie du palais de justice de Riom tandis que le fourgon reconduit Cécile Bourgeon et Berkane Makhlouf dans leur geôle. Le 25 novembre, le procès dit «Fiona» s'achève sous les huées. Après le verdict - la mère, acquittée des coups mortels, a écopé de cinq ans de prison pour des faits délictuels -, Twitter devient la bande passante de propos haineux, appels à la torture et regrets de la guillotine. «Scandaleuse justice qui acquitte quasiment une mère indigne, qui se payait sa drogue avec le RSA, veut faire d'autres enfants», dénonce même Rama Yade, candidate à la présidentielle. Dans ce brouhaha, le hashtag #Fiona se confond avec celui de #Sauvage, cette sexagénaire érigée en symbole des femmes victimes de violences conjugales dont la justice vient de refuser la libération conditionnelle. Ces deux dossiers n'ont rien à voir - sauf à considérer le crime comme «le lieu géométrique du malheur humain» pour paraphraser Badinter - mais entrent en collision médiatique. Voici, face à face, une justice taxée de «laxiste», l'autre «trop répressive». Une «femme battue prend dix ans» et une «mère meurtrière en prend cinq», s'insurge-t-on.
Ces réactions traduisent aussi bien la schizophrénie ambiante que l’impalpabilité du monde judiciaire. Le versant positif serait de considérer qu’il n’y a pas d’automatisme dans la peine, que chaque décision rendue est unique mais cela semble difficilement audible tant ces deux dossiers cristallisent l’émotion. Et elle est bien légitime. Une fillette de 5 ans est morte. Une femme a traversé un calvaire long de quarante-sept ans. Pourtant ces affaires sont bien plus complexes qu’il n’y paraît, elles ne sauraient se réduire aux raccourcis, fallacieux, d’une enfant maltraitée condamnée à une lente agonie et d’une femme battue en état de légitime défense.
Les figures antithétiques et simplificatrices qui émergent - l’épouse battue et la mère indigne - viennent simplement réveiller les fantasmes. A commencer par ceux de nature judiciaire. Ces deux femmes sont en effet à l’origine d’un même basculement entre la culpabilité et l’innocence. Jacqueline Sauvage, condamnée par deux cours d’assises à dix ans de réclusion criminelle pour le meurtre de son mari, a été, à la faveur d’une campagne médiatique, partiellement graciée par le Président. Coupable devant les juges, innocente devant le peuple. Cécile Bourgeon, quant à elle, passe de l’habit blanc au manteau de ronces. Elle existe d’abord médiatiquement en tant que victime : on la revoit, en larmes, en mai 2013 appelant au soutien populaire pour retrouver sa fille qui se serait volatilisée dans un parc. Avant qu’elle n’avoue en garde à vue la mascarade.
Si ces affaires mobilisent autant, c'est peut-être parce qu'elles perturbent nos représentations judiciaires, agitent nos fantasmes de l'innocence et de la culpabilité, brouillent nos repères. La France de Fiona se sent bernée, celle de Sauvage a le sentiment de crier dans le vide. On repense alors à ces mots de l'avocat Me Moro-Giafferi (mort en 1956). «L'opinion publique ? Chassez-la, cette intruse, cette prostituée qui tire le juge par la manche !» Les jurés de Riom sont parvenus à fermer les portes du palais au vent de la rue. Ils ont jugé fidèlement à leur serment «de n'écouter ni la haine ou la méchanceté, ni la crainte ou l'affection». Quoi qu'on pense de la peine infligée, ne devrait-on pas reconnaître le «courage de juger» ?