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A Amiens, les ouvriers de Whirlpool espèrent toujours être «réindustrialisés»

Alors que les syndicats examinaient mardi les offres de reprise de l’usine, dont celle de l’industriel local Decayeux, jugée sérieuse, les 286 salariés menacés attendent du concret de l’exécutif.

Les salariés rassemblés sur le parking de l’usine Whirlpool d’Amiens, mardi. (Photo Antoine Bruy)
ParStéphanie Maurice
Photo Antoine Bruy
Publié le 13/06/2017 à 20h56

Sur le parking de Whirlpool, à Amiens, ils sont ce mardi matin une poignée d'ouvriers en grève à poireauter pour savoir à quelle sauce ils vont être mangés. A l'intérieur, les syndicats réunis pour un CE extraordinaire examinent les offres de reprise : pas moins de quinze pour ce site de production de sèche-linges. «Mais il faut faire le tri», précise Elisabeth, entrée en 1991 dans la boîte. Sa fermeture, prévue pour juin 2018, met sur le pavé 286 salariés.

Ils sont victimes d’une délocalisation de la production en Pologne. Et leur affaire a fait grand bruit pendant la campagne présidentielle, Marine Le Pen ayant débarqué le 26 avril sur le site pour s’afficher avec les ouvriers afin de prendre de cours Emmanuel Macron qui s’entretenait au même moment avec leurs représentants syndicaux. Depuis, les caméras sont reparties, l’attention médiatique est retombée et les salariés attendent toujours d’être fixés sur leur sort.

Boîtes aux lettres. «A l'annonce du plan de délocalisation, les actions ont pris 5 %», dénonce Lionel, 58 ans. Il n'avait pas vu venir la mauvaise nouvelle : «On tournait à plein pot.» C'est toujours vrai en ce mois de juin : une nouvelle ligne de production va être mise en route dans quinze jours et 150 intérimaires sont en formation. De quoi faire face au rendement exigé par le groupe, 400 000 machines cette année, alors que le site est condamné, du moins en ce qui concerne la production de sèche-linges sous la marque Whirlpool. Parmi la quinzaine d'offres de reprise soumises mardi au comité d'entreprise, trois ou quatre seulement sont jugées relativement sérieuses.

Sur le parking, les syndicats se font attendre : la réunion du matin s'interrompt, sans résultat, pour la pause déjeuner. La meilleure offre est celle de Decayeux SAS, un industriel de la région, fabricant de boîtes aux lettres et de portes blindées à Abbeville. Nicolas Decayeux, le cogérant de la société, patron du Medef de la Somme, voudrait reprendre le site et 200 salariés pour fabriquer des boîtes aux lettres électroniques : munies de capteurs, elles alertent de l'arrivée d'une lettre. «On préfère son projet et être réindustrialisé», confie Sylvain, un salarié. «Cela veut dire qu'on est licencié avec les primes du PSE [plan de sauvegarde de l'emploi, ndlr], et qu'on repart avec un nouveau contrat. S'il y a un problème, on aura toujours le parachute de notre PSE.» Un transfert d'entreprise, avec continuation de la production de sèche-linges, le tente beaucoup moins. «On perd alors le bénéfice du PSE. Et si l'usine ferme dans un ou deux ans, on n'aura alors que des ronds de carottes !»

L'offre de Decayeux a, pour Sylvain, un autre avantage : «C'est une entreprise familiale, c'est bien, il n'y a pas d'actionnaires.» Elle partagerait les locaux avec d'autres projets : une laverie industrielle, une plateforme téléphonique pour un énergéticien et un constructeur de méthaniseurs pour les exploitations agricoles. Un potentiel de 300 postes, et la case Pôle Emploi évitée. «Mais faudrait avoir des garanties», prévient-on tout de suite. Les gens de Whirlpool sont devenus méfiants.

Pique-nique. Les ouvriers en ont soupé des grands groupes : Philips, Laden, Whirlpool… Ils sont passés entre toutes ces mains. Et ont vu leur usine s'amenuiser : 1 200 salariés encore en 1991. Mais en 2002, la fabrication des machines à laver est partie en Slovaquie. 360 emplois en moins. En 2008, contre une garantie de production, donc de pérennisation du site, les ouvriers acceptent l'abandon de quatorze jours de RTT, le gel de leurs salaires pendant cinq ans, quatre samedis travaillés par an. «Gratuitement, un cadeau au patron, se souviennent-ils, amers. Et tout ça, pour rien.»

On passe le temps à coups de blagues. Les coffres ouverts des voitures servent à entreposer le pique-nique et à s'asseoir, en équilibre sur le bord. «Il est où, Macron, maintenant qu'il est président ? Et Marine ? Elle vient pas faire un selfie ?» Lors de l'affrontement par caméras interposées des deux candidats à la présidentielle, sur ce fameux parking longé d'une voie ferrée, Emmanuel Macron avait promis de ne pas oublier les salariés de Whirlpool après les élections : «Je reviendrai sans les caméras.»

En attendant le retour du Président, la grève de quinze jours, entre avril et mai, a soudé les rangs. L'usine tourne en 2×8 : une équipe de 5 heures à 13 heures, une autre de 13 heures à 21 heures. La semaine d'après, on permute. Les opérateurs ont l'habitude de ces rythmes singuliers. Ils s'angoissent pour la suite : et si le repreneur exigeait les 4×8 ? Cela veut dire travailler les week-ends, avec la vie de famille qui en prend un coup. «La moyenne d'âge est de 50 ans, explique Stéphane. On ne tiendra pas.»

Elisabeth sait déjà qu'elle ne rempilera pas : «On est broyé physiquement et psychologiquement. Ce sont les pressions tout le temps, il faut produire, produire, produire. Même si on est repris, ce sont les mêmes locaux, le même tourniquet que l'on passe avec la boule dans la gorge.» Elisabeth va abandonner les épaisses chaussures de sécurité, lourdes aux pieds, elle rêve de devenir vendeuse.

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