Lundi 25 octobre, le Conseil de Paris a voté pour l'enlèvement de l'enseigne «Le Nègre joyeux», rappelant les «crimes de l'esclavage», et la création d'un musée de l'esclavage où la façade de l'ancienne chocolaterie aurait toute sa place. Située 14 rue Mouffetard, la peinture sur toile de cinq mètres de large, représente un Noir (serviteur ou esclave) debout, et une Blanche de la haute société. L'enseigne sera rénovée puis exposée au musée Carnavalet, musée de la Ville de Paris. L'écriteau est un élément subsistant d'une chocolaterie probablement ouverte en 1748.
Très partagé, le Conseil a voté cette décision proposée par le groupe communiste-Front de gauche, qui dénonce une «présence insultante et blessante» sur l'espace public, rappelant les «crimes de l'esclavage», selon Raphaëlle Primet, membre de ce groupe. Après de nombreuses années de polémiques opposant des collectifs comme la BAN (Brigade anti négrophobie) ou Cité en mouvement à la ville de Paris, la décision est accueillie avec joie par les militants, qui prenaient la présence de l'enseigne comme une humiliation publique.
Plaque explicative
Cette décision fait suite à une délibération des habitants du Ve arrondissement, qui ont proposé un budget participatif de 90 000 euros pour la restauration du «Nègre joyeux» après des actes de vandalisme, explique Nicolas Bonnet Oulaldj, président du groupe Front de gauche au Conseil de Paris. Pour ce dernier, la proposition de retrait de l'enseigne devenait nécessaire car «elle s'inscrit dans un contexte insoutenable de la montée en puissance de l'extrême droite», à savoir le score du FN pendant la présidentielle, des mobilisations contre le projet de réouverture du «Bal nègre» dans le XVe arrondissement de Paris et la polémique autour du bar lyonnais «la Première plantation», qui veut retranscrire «l'esprit colonial, un esprit à la cool». Ce qui explique sans doute pourquoi Bruno Julliard, premier adjoint de la maire PS de Paris, Anne Hidalgo, a appelé à voter l'amendement communiste, de crainte d'une éventuelle «instrumentalisation» d'un rejet de la proposition.
«Je ne pense pas que le meilleur travail pédagogique soit d'effacer ces traces et de les réserver à un musée», a-t-il précisé à l'AFP en citant des associations noires ou historiens eux-mêmes divisés sur le sujet. La maire Les Républicains du Ve arrondissement, Florence Berthout, a estimé que ce type d'enseigne était un «marqueur de notre continuité historique et le marqueur d'une époque», en plaidant, comme les habitants, pour une plaque explicative apposée à proximité, précise l'AFP.
Poussés par la campagne du Cran (Conseil représentatif des associations noires), qui rassemble plus de 150 associations, les élus du groupe communiste-front de gauche ont obtenu du Conseil de Paris le projet de création d'un musée de l'esclavage, de la traite et de ses abolitions. Le Cran se félicite de cette décision et évoque même «une victoire», «après un combat de 3-4 ans». Le projet de musée a été rejeté il y a deux ans. Suite aux préconisations du rapport de l'économiste franco-béninois Lionel Zinsou, le président François Hollande avait lancé (le 10 mai dernier) la Fondation pour la mémoire de l'esclavage ; Louis-Georges Tin, le président du Cran, est membre de son conseil d'orientation. Des élus du Conseil de Paris projettent une ouverture du musée à l'occasion des Jeux olympiques à Paris en 2024, précise Saphir News. Pour l'instant, aucune date précise n'a été annoncée, tempère Nicolas Bonnet Oulaldj. L'idée de transformer l'hôtel de la Marine, ancien ministère des Colonies et lieu d'abolition de l'esclavage, a été suggérée.
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«Le lobby des planteurs se réunissait à l’hôtel Massiac»
Louis-Georges Tin y voit un choix «cohérent», car la Fondation pour la mémoire de l'esclavage «s'y trouve déjà», avant d'expliquer que l'endroit est très convoité et qu'il y a peu de place à Paris. «Si tous les espaces terrestres sont occupés, pourquoi ne pas occuper le domaine fluvial et construire un bateau musée qui pourrait se déplacer à Nantes, Le Havre, Bordeaux, La Rochelle etc.» Le président précise tout de même que la présence du musée fait sens car cela va à l'encontre de l'idée reçue qui voudrait que Paris ne soit pas une ville esclavagiste. «L'esclavage a été institué dans la ville de Paris, le lobby des planteurs [composé de riches colons de Saint-Domingue et des Petites Antilles, ndlr] se réunissait à l'hôtel Massiac.» Avant d'ajouter que «les trois quarts des fondateurs de la Banque de France étaient liés à l'industrie esclavagiste (propriétaires d'esclaves, actionnaire de la compagnie des Indes ou encore armateurs)».
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Bien que le Cran évoque un acte nécessaire pour l'ouverture du chapitre des réparations, l'association insiste sur le combat qui reste à mener qu'il synthétise en «3R» (reconnaissance, réparation et réconciliation). La reconnaissance a été mise en place grâce à la loi Taubira (la traite et l'esclavage reconnus en tant que crime contre l'humanité). «La réparation de ce crime contre l'humanité est l'autre lutte qui nous reste à mener pour aller vers l'horizon d'une réconciliation nationale, explique Louis-Georges Tin. Ce musée, s'il voit le jour, peut être un premier pas vers la réconciliation.»
En attendant, le Conseil de Paris appelle à ce que ce projet «soit travaillé entre l'Etat, la ville de Paris, les associations concernées et le Comité national pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage». Mais Nicolas Bonnet Oulaldj se demande quand le gouvernement se décidera à inscrire cette question à son agenda… Libération a tenté de joindre l'exécutif, qui ne s'est pour l'instant pas prononcé sur la création de ce musée.




