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Libération

Patrick Aeberhard, 72 ans, cardiologue, cofondateur de Médecins du monde

Publié le 12/11/2017 à 20h06

«Ça fait deux ans, c'est toujours aussi émouvant. Ce soir-là, je sortais d'une sorte de réunion souvenir, après l'enterrement de mon ami André Glucksmann. Je rentrais chez moi. J'ai déboulé sur la place du Xe arrondissement où se trouve le café la Bonne Bière, où je déjeune tous les samedis avec mes enfants. J'ai vu des gens par terre. Je me suis précipité. J'ai d'abord cru à un règlement de comptes. Il était 21 h 30. J'ai vu une jeune femme qui avait reçu une balle dans la cuisse. Et un homme avec une fracture ouverte. Avec le boulanger du quartier, nous avons fait un garrot à la jeune blessée. Je me suis relevé pour pénétrer à l'intérieur du café. Un homme m'a dit «couchez-vous, ils vont revenir». J'ai su après que ce garçon se préparait à entrer dans la police. L'un des terroristes a effectivement tiré sur la terrasse du restaurant d'en face, Casa Nostra. J'ai été dans son axe de tir. Puis il a mis en joue deux femmes. Sa kalachnikov, heureusement, s'est enrayée.

«Sur place, j’ai retrouvé mon ami le médecin anesthésiste Michel Bonnot. Il habite le quartier, il est venu aider. L’endroit est devenu comme un hôpital de guerre. Les serviettes et les nappes ont servi à faire des garrots. On a sorti un type qui était coincé sous un amas de cadavres, sous le bar. On a tenté de rassurer les gens. On a demandé aux gens de donner des nouvelles à leurs proches. Le Samu ne venait pas. Les pompiers étaient là, mais ils n’avaient rien dans leur estafette. J’ai été médecin humanitaire toute ma vie. Je suis allé en Afghanistan, au Liban, en Irak… Je suis allé sur des conflits avec Michel Bonnot. Ce soir du 13 Novembre, c’était comme à Beyrouth lorsque nous avions monté un hôpital de fortune. On pataugeait dans le sang, il fallait colmater les plaies avec les moyens du bord. Et les victimes sont les mêmes, à Paris ou à Beyrouth. Là, elles avaient entre 20 et 30 ans, comme mes enfants. A 23 h 30, je suis parti. Les victimes venaient enfin d’être évacuées vers les hôpitaux. Nous avons compté cinq morts.

«Un an plus tard, lors de la première commémoration, le bilan était le même. Tous les blessés ont donc survécu. Un soulagement. Surtout quand on sait que le Samu n’est jamais venu. Ils ont été très insuffisants ce soir-là. Quand il y a eu plus tard un réexamen de la façon dont les victimes ont été prises en charge le 13 Novembre, personne ne nous a contactés, Michel et moi. Ni le Samu ni la préfecture de police… Dingue. Il n’y a que le Défenseur des droits, Jacques Toubon, qui nous a demandé un retour d’expérience.

«Après les attentats, nous avons organisé des réunions éphémères avec quelques-unes des personnes qui étaient présentes cette nuit-là, chez moi ou chez Michel. Certains ont été horriblement traumatisés, ils avaient besoin de parler. On a aussi cherché à avoir des informations. Notamment sur cette jeune femme américaine qui est morte dans les bras de mon ami Bonnot. Moi, je repense aussi souvent à Fatou. C’est la première que j’ai vue en arrivant sur les lieux. Elle avait 20 ans et une balle dans la cuisse. Elle a survécu, mais j’ignore comment elle va. Il y a deux ans, le soir du 13, je n’ai pas voulu témoigner. Là, je tenais à dire que ce genre d’action monstrueuse peut se reproduire. C’est une guerre qu’il ne faut pas nier. Et il faut tout faire pour protéger la population.»

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