«A l’âge de 28-29 ans, j’étais en couple avec une jeune femme qui voulait tellement avoir un enfant qu’elle en a fait un blocage. Pendant un an, nous avons essayé. Rien. C’est difficile le stress et la détresse de votre partenaire. Nos rapports devenaient axés sur la reproduction, ce n’était plus une relation charnelle. Cette impossibilité à concevoir a eu raison de notre couple. Et cela m’a particulièrement sensibilisé à la douleur de ne pas pouvoir avoir d’enfant.
«Dix ans plus tard, j'ai découvert sur le site de l'Agence de biomédecine que la France ne comptait que 300 à 400 donneurs de sperme. Aberrant. Inconcevable dans un pays de 60 millions d'habitants. C'était en janvier 2015, et après les attentats contre Charlie Hebdo, j'ai ressenti comme un sentiment patriotique, un besoin de faire mon devoir de citoyen. J'ai décidé de donner mon sperme. Je suis allé la fleur au fusil à l'hôpital Tenon, à Paris. Là, on m'a expliqué qu'il fallait d'abord passer un entretien avec un généticien, une infirmière, un psy qui m'a demandé ce qui pour moi définissait un parent. Le lien du sang ? Le lien social, familial ? Une batterie de tests sanguins a confirmé que je pouvais donner. Je me suis alors engagé dans un programme de cinq dons étalés sur six mois. De quoi obtenir une quantité suffisante pour dix couples. Six mois, c'est long. Le don requiert aussi de ne pas avoir de relation sexuelle dans la semaine précédant le rendez-vous. Mais j'étais déterminé à aller jusqu'au bout même si, au fil du temps, l'élan s'amenuise. Et puis, il y a encore un dernier test sanguin, trois mois après le dernier don. Beaucoup abandonnent. C'est regrettable. Peut-être faudrait-il comme dans d'autres pays donner une petite compensation financière. Cela pourrait susciter des vocations, là on doit aujourd'hui se contenter d'une seule gratification morale.
«Au fond, cette question du don est une question politique. L’Etat veut-il vraiment venir en aide aux couples infertiles qui sont de plus en plus nombreux, notamment à cause des perturbateurs endocriniens ? Que se passera-t-il quand les couples de femmes ou les célibataires pourront aussi faire appel en France à des dons de sperme ? Il risque d’y avoir de la tension face à la pénurie. En revanche, la règle de l’anonymat me convient. Je n’ai pas fait tout ça pour me retrouver avec des enfants susceptibles de me demander des comptes. D’ailleurs, je ne me demande jamais ce que ces dons sont devenus.»




