Le débat sur la liberté d’expression et la laïcité existait avant le 7 janvier, avec Charlie en première ligne avec l’affaire des caricatures de Mahomat. Qu’est-ce qui a changé avec l'attentat contre le journal ?
Y a-t-il eu pour vous une évolution dans ce que recouvre l’expression «Je suis Charlie» ?
Non, elle n'a pas changé de sens. C'est un message très simple et très fédérateur : refuser qu'on puisse mourir pour avoir ri des intégristes ou parler de religion. Le 11 Janvier, les Français ont formé la plus grande manifestation qui n'ait jamais existé dans ce pays depuis la guerre pour le réaffirmer. Parmi les «Je suis Charlie» est née une nouvelle génération prête à défendre la laïcité et ses acquis. Ceux-là sont déterminés à combattre les amalgames et la propagande ayant fabriqué des cibles, tous ces raccourcis entre laïcité et racisme, et tous les signaux ayant pu laisser penser aux frères Kouachi que leur geste serait salué et applaudi. C'est le vrai enjeu du débat public : faire admettre que rire de la religion n'est pas raciste et qu'on ne devrait pas être en danger pour avoir moqué des intégristes. Si on était tous d'accord sur ce point, nous serions protégés. En l'affirmant, le mouvement du 11 Janvier a protégé des vies : cette solidarité nationale a permis de montrer aux terroristes que leur geste avait échoué, qu'on ne pouvait pas tuer une conception aussi sacrée de la liberté.
Mais ce mouvement a aussi été très divers, on a aussi vu fleurir les «Je suis Charlie, mais...», ou les «Je ne suis pas Charlie».
Les «Je ne suis pas Charlie» sont minoritaires et finiront comme tous les perdants de l'histoire. Je peux admettre que des jeunes se laissent manipuler et ne sachent pas faire la différence entre incitation à la haine raciste et critique des idées religieuses ou intégriste. Ce qui est beaucoup plus grave, c'est qu'ils ne sont pas seulement manipulés ou tirés vers le bas par des intégristes mais aussi par des experts, des universitaires et des intellectuels «anti-Charlie». Je ne parle pas de ceux qui peuvent émettre sur telle ou telle façon d'appliquer la loi de 1905, je parle de ceux qui font tout pour diffamer Charlie Hebdo, nier le contexte de l'affaire des caricatures et salir le 11 Janvier. Pour moi, ces gens les plus dangereux ne sont pas les terroristes, mais ceux qui ont raconté partout que la France méritait ce qui lui arrivait, parce qu'elle était «islamophobe», tout comme Charlie Hebdo. Je pense à ceux qui vont cracher ce venin et répande ces contre-vérités dans des journaux comme The Guardian ou le New York Times qui, au passage, attaquait déjà la laïcité française comme anti-religieuse au moment de la loi de 1905.
Quel sens donner à la multiplication des mouvements « Je suis... », nés à la suite des attentats ultérieurs ? Conduisent-ils à redéfinir le mouvement « Je suis Charlie » ?
Après la forte mobilisation du 11 janvier, que reste-t-il du mouvement populaire ?
Pourquoi avez-vous décidé de ne pas signer le manifeste du printemps républicain ?
Je ne l'ai pas fait pour pouvoir tracer une ligne précise et personnelle, conforme à celle que je dessine dans Génie de la laïcité. Je tiens à garder mes nuances sur la question des accompagnements scolaires ou du burkini. Mais je soutiens ce mouvement face aux attaques immondes qu'ils subissent. Il regroupe des militants allant du Parti de gauche au centre droit ayant pour ambition de défendre la liberté d'expression et la laïcité. Ses membres ne sont ni identitaires, ni racistes ! Entre eux, il peut y avoir des débats et des divergences sur l'application concrète de la laïcité. Ce qui les réunit, c'est de ne plus supporter les procès d'intention et les oukases chaque fois qu'on essaie de faire barrage à ceux qui attaquent nos fondements laïques et républicains.
Malgré tout, la laïcité défendue par ce mouvement est loin d’être «ouverte», pour reprendre les termes du débat qui vous a opposé à Jean Baubérot.
Quel rôle peut jouer Charlie Hebdo dans ce combat, qui n’est pas évident pour le journal, notamment du point de vue politique ?
Rien n’est évident dans la position de Charlie Hebdo. C’est déjà un miracle républicain qu’ils continuent à sortir ce journal chaque semaine, à nous faire rire, réfléchir et déranger.
A lire aussi, l'interview de Jean Baubérot : «Le droit au blasphème ne s'applique pas qu'au discours à l'égard des religions»




