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Analyse

Boîtes à pluie

Publié le 26/01/2018 à 20h16

Changement climatique: des perspectives inquiétantes

Le changement climatique accroît-il le risque d'inondations ? Pour les politiques, c'est évident. «Nous venons de traverser deux crues à plus de 6 mètres. La régularité de ces phénomènes […] nous conforte dans l'idée qu'il faut qu'on s'adapte aux évolutions du climat», constate la maire de Paris, Anne Hidalgo. L'eurodéputé EE-LV Yannick Jadot souligne, lui, que «ces hivers plus doux, beaucoup plus pluvieux, c'est ce que nous donnent les scénarios climatiques». De fait, selon Météo France, janvier 2018 a été le plus doux depuis 1900. Et cet hiver connaît une pluviométrie exceptionnelle. La hausse de 1°C de la température moyenne en France au XXe siècle se traduit déjà par une baisse du nombre de jours de gel et une hausse des précipitations en hiver. Le rapport Jouzel sur le climat en France d'ici à 2100, publié en 2014, prévoit une accélération de la hausse des températures moyennes en métropole. Il y aura plus de vagues de chaleur et de sécheresse dans le sud du pays, plus de pluie dans le nord, et des déluges plus fréquents, surtout dans le nord-est. A l'échelle du globe, l'évolution des précipitations accroîtra nettement le risque d'inondations fluviales dévastatrices d'ici 2050, alerte une étude parue le 10 janvier dans Science Advance. L'Europe ne sera pas épargnée. En août, une étude dans Science menée entre 1960 et 2010 constatait que les crues se produisaient désormais avec plusieurs semaines d'avance dans l'ouest et le nord-est du Vieux Continent, à cause d'une plus grande humidité du sol et de la fonte précoce des neiges. De quoi menacer rendements agricoles, infrastructures, production hydroélectrique et alimentation en eau.

Urbanisation: le boom des zones inondables

Lors de la crue de 2016, les assureurs avaient réglé une facture de 1,4 milliard d’euros. Et ce n’est qu’un début : dans une étude publiée fin 2015, la Fédération française de l’assurance estimait que le coût du risque inondation pourrait doubler entre 2014 et 2039 et atteindre 34 milliards.

Quelque 830 000 personnes vivent en zone inondable en région parisienne, selon l'Institut d'aménagement et d'urbanisme d'Ile-de-France (IAU). A Alfortville, 98,2 % de la population habite l'un de ces secteurs et, d'une façon générale, c'est le cas de 49,8 % de la population du Val-de-Marne. Or, les programmes de renouvellement urbain sont souvent développés sur d'anciens sites industriels localisés sur les rives et reconvertis. «Dix communes accueillent 55 % de la population nouvelle en zone inondable sur la dernière décennie», écrit l'IAU. Dont Alfortville.

Il existe des moyens de construire plus intelligemment en zone inondable. Et l’on sait maintenant que garder des sols plantés et perméables aide à limiter les dégâts. Mais l’urbanisation croissante des zones à risques ne tient guère compte de ces acquis.

Electricité: 2,5 millions d’habitants menacés 

Que la production d'énergie des moulins ait été placée au bord des rivières dès Colbert relevait du bon sens. Mais qu'aujourd'hui, en Ile-de-France, «l'inondation des postes "sources" et moyenne tension [électriques, ndlr]» puisse priver «a minima 2,5 millions d'habitants d'électricité» laisse songeur. Ce constat est dressé par l'IAU d'Ile-de-France, qui écrit aussi que «de très nombreux équipements structurants […] sont implantés à proximité du fleuve». En cas d'inondation grave, «le réseau électrique constitue un maillon essentiel dans la chaîne d'amplification des dommages». C'est le prix à payer pour les économies métropolitaines qui s'appuient sur les réseaux. L'énergie, les communications, les transports : tout se tient. Et tout risque de souffrir en cascade.

Entreprises: des bureaux-aquariums

Quel prix pour les entreprises en cas de crue du bassin de la Seine ? Les effets en chaîne rendent les évaluations difficiles. Ainsi, à Mandeure (Doubs), la montée des eaux chez Faurecia a déjà mis 2 000 personnes au chômage technique chez PSA à Sochaux. En Ile-de-France, 56 700 établissements sont «potentiellement exposés». Soit 630 000 emplois. 85 % d'entre eux sont de petites entreprises, mais l'Institut d'aménagement et d'urbanisme, qui a fait ce recensement, signale que «le siège de la RATP, des dépôts SNCF, l'hôpital Georges-Pompidou, le ministère des Finances, la Caisse des dépôts et consignations…» ont été également bâtis en zone inondable. C'est aussi le cas de 4,35 millions de mètres carrés de bureaux neufs construits depuis 1990 (dont ceux qui abritent Libération).

Exercice Sequana répéter pour éviter le pire

En mars 2016, la préfecture de police de Paris avait coordonné Sequana, un exercice de simulation générale d'une inondation du type 1910. Alors que la Seine s'écoulait paisiblement, toutes les administrations, les services de secours et les grands opérateurs de services urbains avaient fait comme si la crise était là, ce qui était assez curieux. On avait ainsi vu la RATP promettre de déployer sept types de protection possible pour 450 points sensibles ou les compagnies de téléphonie mobile compter leurs groupes électrogènes. Mais pour que l'exercice soit bien pris au sérieux, le préfet de police avait rappelé les fondamentaux : «Cinq cents kilomètres carrés sous l'eau, c'est deux points de PIB en moins.» En tout cas, trois mois plus tard, tandis que la Seine montait à 6,10 mètres, on avait pu constater que l'exercice avait été bien utile. Au Louvre, par exemple. Le musée avait rameuté son personnel et mis à l'abri dans les étages 35 000 des 152 000 œuvres qui se trouvaient en secteur inondable. Le tout en quatre jours. En 2018, il n'y a pas eu de déménagement. Mais les troupes savent qu'elles sont entraînées.

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